« L’Argent » – Robert Bresson (1983)

argent

Inspiré du Faux Billet de Tolstoï, l’exclusion sociale et le parcours meurtrier d’un jeune homme, arrêté pour possession des faux billets de 500 francs qui lui ont été remis par un commerçant.

Pour me situer par rapport à Robert Bresson : je trouve que « Notes sur le Cinématographe » est peut-être le livre le plus important sur le cinéma, que ses entretiens sont souvent passionnants, et pourtant, comparativement, ses films me passionnent moins. Comme si l’énoncé des principes de sa recherche, ses idéaux, m’intéressaient plus que des œuvres qui souffrent justement peut-être de cet idéalisme. Ce qui est symptomatique, c’est notamment concernant ce fameux passage de l’acteur au « modèle », je peux comprendre tout ce qui pose problème au cinéaste, et pour autant sa solution adoptée reste je trouve problématique (il est intéressant de le voir s’éloigner du théâtre pour aller chercher dans les termes vers la peinture ou la sculpture d’ailleurs). Il faut bien le dire, cet assèchement porte souvent ses fruit, un rythme sourd finit par rattraper ce choc initial de dénuement, et donne à voir une autre vision de la réalité, les films ne laissent pas indemne. Mais j’ai du mal à prendre en compte cette notion de « mérite » au-delà de perdre et bousculer le spectateur, c’est comme s’il nous entrainait dans un désert avec force, et là j’ai souvent du mal à ne pas rester spectateur d’autre chose que son propre parcours spirituel, en dépit des beautés qu’on y trouve.

C’est le cas dans L’Argent une nouvelle fois, qui représente par ailleurs un condensé assez admirable de ces obsessions pour le geste et les figures carcérales. Bresson dans sa forme y atteint un pic de soustraction assez net. Si on a une passion avérée pour les ouvertures et fermetures de portes au cinéma, ou la mise en valeur par le cadre des seules mains et de la figure de la marche, autant dire que le film recèle quelques trésors, même s’il n’atteint pas la beauté d’un Pickpocket dans son parcours. Pourtant la trame thématique de l’Argent permet de frapper fort, en attaquant un nerf très vif dans la figure de la transmission à l’écran… mais dans son minimalisme le film en devient paradoxalement presque totalisant. La révélation de la brutalité sous-jacente et la virée du personnage principal n’étonnent finalement guère, conservant aussi dans la puissance des actes une dimension qui reste un peu « littéraire », là où Bresson a réussi parfois à débusquer sa grâce par des chemins plus sinueux et difficiles. La dimension « révélatrice » du récit est par ailleurs renforcée par la place prise dans la première partie par la petite boutique photo, qui précipite le héros dans son enfer… Le dernier tableau « vert » du film évoquerait presque Tarkovski mais son installation apparaît un peu artificielle, même si plusieurs choix de mise en scène, comme la focalisation sur le chien lors des évènements sanglants, sont passionnants. A contrario, ce n’est pas dans ce film qu’on relèvera peut-être les plus beaux visages de son cinéma (remarque totalement anecdotique, il semble que la présence de Caroline Lang ait fait polémique à l’époque, le film recevant l’avance sur recettes avec le changement de gouvernement).

Alors que sur la même période des films comme Le Pont du Nord ou Pauline à La Plage privilégient le format très épuré du 1 :33, c’est presque étonnant de voir Bresson rester dans le 1 :66 courant des productions de l’époque en France,  à la photographie assez terne, presque télévisuelle. C’est le second film que je vois de lui en couleur après Lancelot du lac, mais je ne trouve qu’elle ait un grand apport.

(Captures : DVD MK2)

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3 réflexions sur “« L’Argent » – Robert Bresson (1983)

  1. Tu fais toi aussi une différence entre ce que ça donne dans ses films noirs et blanc et ses films couleurs ? J’ai l’impression que l’épure et la neutralisation du jeu d’acteur, dans ses premiers films, à quelque chose de séducteur. Les figures y ont quelque chose de statuaire, d’iconique.

    Les films couleurs que j’ai vu de lui (Lancelot, celui-ci) n’ont pas ce détourage, il ne reste plus que le système, théorique. Y a cet assèchement terminal (avec quelque chose de totalisant, effectivement) qui font que les films sont certes des expériences, mais auxquelles j’ai peu envie de revenir.

    La fin est assez impressionnante malgré tout, ces ellipses qui arrivent à suggérer l’horreur sans la faire désirer (le montage est tout en désordre, on ne sait pas si on est avant ou après, le montage ne joue pas le suspense ou la suggestion). Le moment du bol, aussi.

    (et si tu savais, je suis arrivé sur ce blog complètement par hasard, j’ignorais son existence. Content de te relire, ce texte est excellent !)

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    1. Bonjour Tom, ça fait plaisir de te lire ici 🙂 Il va falloir que je vois plus de Bresson couleurs pour être définitif… enfin « Le Diable, probablement » qui m’intrigue beaucoup. Mais oui, c’est le sentiment que cela donne, un assèchement par la couleur. Je pensais au départ que j’allais rejeter le film en bloc, mais il m’a finalement agrippé, même si je ne serais jamais un véritable aficionados du cinéaste, je le crains… Vive la serendipité sur le web

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  2. Bah après, j’imagine qu’on peut toujours y trouver son compte. Pour « Lancelot », par exemple, ça a l’intérêt de complètement déromantiser le moyen-âge, d’en faire quelque chose de très simple, concret, tangible, et le film y gagne du coup une vraie singularité. Mais comme pour « L’argent », je suis pas sûr que ce soit vraiment le but à la base (même si, dans son cette impression de limite atteinte d’un certain système esthétique, ça fait un parfait film de fin de carrière).

    (et tu m’as appris un mot, serendipité, c’est pas beau ça ?)

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