« My Dinner with Andre » – Louis Malle (1981)

andré

Louis Malle est un cinéaste que j’aime à défendre.  Moins pour ses films pré Nouvelle Vague, ou contemporains de cette dernière (sans jamais en être), que pour l’éclectisme de sa filmographie. Il y a aussi cette balade entre fiction et documentaire, habitée par aucune contrainte ni recherche stylistique déterminée. C’est une œuvre qui semble pourtant plutôt laissée de côté aujourd’hui, passé les « gros sujets » de certains films qui créaient souvent le débat à leurs sorties… Reste qu’ à de rares exceptions, son cinéma ne me paraît pas spécialement démodé, même s’il est marqué sociologiquement.

La carrière américaine de Louis Malle contient selon moi ses deux plus beaux films,  Pretty Baby  et Atlantic City, deux oeuvre dont la douceur empoisonnée en, surface et la neutralité apparentes restent fascinantes. Il faut aussi relever le film de transition qu’est l’inclassable et passionnant Black Moon, dont l’onirisme froid bouscule les clichés du (sur)réalisme . My Dinner with Andre était donc un film que j’avais plutôt hâte de découvrir, mais à l’arrivée il me laisse en partie dubitatif.

Cette conversation, qui n’est pas à prendre toujours au pied de la lettre dans ce que les deux « acteurs » y injectent de personnels, contient une ambiguïté entre réel et fantasme qui donne une densité toute particulière à ce pari:  tenir la distance d’une longue conversation, dans un espace extrêmement réduit. La sensibilité apportée dans le film par Wallace Shawn et Andre Grégory permet, il faut bien le dire, de mettre nettement à vif cette tension entre l’autobiographie et la pure composition. En fait c’est un peu comme si les deux hommes tentaient un pari théâtral post-moderne qui se passerait de la scène. L’une des interrogations du film étant la « fin du théâtre », elle utilise le cinéma comme hôte possible à une crise artistique exacerbée (pour André Gregory, l’éloignement du théâtre était déjà très prononcé à cette époque).

Reste que Louis Malle ne me semble pas complètement accueillir au mieux ce que porte ses deux protagonistes. D’un côté les astuces en voix off du début permettent d’habiles ellipses, ou encore d’escamoter les amorces de la conversation, d’oublier aussi par exemple l’idée même pour le spectateur de surveiller les assiettes pour se distraire des mots… De l’autre, Malle semble avoir eu du mal à trouver la bonne formule pour filmer ce qui dans les premières 45 minutes ressemble plus à un long monologue de Gregory, variablement intéressant aujourd’hui (la recherche d’expériences spirituelles extrêmes pour l’intellectuel upper-class, finalement très théâtrales aussi, et la fuite du modèle capitaliste global). On finit malheureusement régulièrement en pu observateur des variations du dispositif, parfois à la limite du décoratif avec ses champs contrechamps, discrets travelings circulaires ou jeux de miroirs. On se plait à penser ce qu’aurait fait aujourd’hui un Richard Linklater d’une telle opportunité de dialogues intellos new-yorkais  en temps et lieu limité…Mais heureusement, cela ne s’apparente pas non-plus aujourd’hui à ce qu’on trouverait dans du mauvais Baumbach.

Reste que dès que « Wally » apporte enfin la contradiction, le débat qui s’amorce dans une approche plus (tristement ?) terre à terre permet au film de retrouver un regain de dynamisme dialectique, lequel prend facilement le pas sur la mise en scène,  qui manque assurément de fluidité, et reste handicapée par une image granuleuse de 16mm gonflé un peu stéréotypée… En matière de cliché on ne s’appesantira pas sur l’usage in-fine de la musique d’Erik Satie.

My Dinner with Andre reste en soit un document assez précieux sur un bouillonnement intellectuel singulier, mais on peut regretter que sa portée philosophique soit dénuée d’universalité et d’intemporalité, d’autant que les thèmes en soit on encore de quoi animer bien des conversations aujourd’hui… Ici ils paraissent paradoxalement figés dans une époque, ou un souvenir, une impression fugace. Le film en est peut-être conscient, laissant se dégager une certaine amertume et tristesse de ses oppositions, et ne suscite pas forcément de grande stimulation de pensée : il parait même presque crépusculaire dans sa démarche.

Reste que je suis très curieux de découvrir Vanya, 42ème rue, la deuxième collaboration de Louis Malle avec Andre Gregory et Wallace Shawn.

(Captures : DVD Arte)

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