« Quatre Mouches de Velours Gris » – Dario Argento

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Confusion des genres

Quatre mouches de velours gris n’est-il pas finalement le premier « vrai » film de Dario Argento ? J’aurais tendance à le penser, même si c’est rétrospectivement un peu dur à dire pour les deux œuvres précédentes du réalisateur, L’Oiseau au Plumage de Cristal, et Le Chat à Neuf Queues.  La première contient déjà de nombreux thèmes et figures de styles propres à son auteur, c’est objectivement particulièrement abouti pour un premier film… mais presque trop, on ressent cette impression qu’il ne pas se louper. Trop « carré » peut-être, il contentera facilement ceux qui n’aiment pas les ruptures dans ce cinéma. L’essai suivant pose également problème… Personnellement c’est un film que j’aime beaucoup, mais son auteur l’a souvent renié (plus que moins), ce qui se comprend par différentes compromissions au marché international, faisant du film un polar assez classique, peu viscéral par exemple dans son traitement du détective aveugle joué par Karl Malden, un archétype important pourtant dans la différente galerie de héros argentiens… Le film paraît du coup souvent tout en retenu, même si on est en droit de l’aimer plus d’autres du réalisateurs pour cela aussi.

Longtemps bloqué pour divers problèmes de droits, Quatre mouches de Velours Gris a été l’objet de fantasmes pendant un certain moment : pour un amateur de Dario Argento de ma génération, une projection ni même une antique VHS recadrée ne pouvait être une solution. La première découverte s’est faite il y a environ 5 ans quand, du côté allemand, est sorti un DVD à la copie médiocre. Mais déjà, le film contenait de quoi surprendre… C’est sans commune mesure avec la fête proposée par les copies récentes (Wild Side ici).

Dario Argento semble pour la première fois totalement libre d’expérimenter le récit à sa guise en se positionnant à la frontière entre psychée et fantastique : il s’agit de ne plus se laisser enfermer dans une forme figée, ni même au fond comme un cinéaste de genre (dans son film suivant, Cinq Jours de Révolution, on pourra avoir l’aperçu de ce qu’aurait été le réalisateur dans une autre économie).

L’un des tours de force du film est notamment qu’il est très difficile à raconter. Reprenant le postulat de l’impuissance sur une scène de crime de l’Oiseau au plumage de Cristal, Argento ne donne cette fois que très peu de marge de manœuvre à son héros pris au piège, et le suspens n’est finalement pas non plus tant le fait d’avoir « mal vu » ou « mal vécu » la séquence traumatique, que celui de trouver un échappatoire à un engrenage où l’action libre ne semble absolument plus possible.

Cette introduction dans une grande scène de théâtre, vide mais chaotique, dans la foulée de la liberté musicale du générique, est bluffante. Mais expéditive. Très vite le film s’éloigne de l’enquête policière, ou de la recherche frénétique du tour de force Eros/Thanatos : Argento nous fait plutôt vivre un étrange drame de chambre au sein d’une villa luxueuse, bousculant encore le spectateur par quelques visions malaisantes et exotiques, l’incursion de personnages secondaires atypiques et improbables, et le retournement de nombreuses représentations en matière de masculin/féminin.

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Le coupable rapidement identifié compte finalement peu dans cette exploration d’une virilité éclatée et diffuse. Michael Brandon figure une proie permanente sans possibilités d’action, en même temps qu’une figure magnétique quasi érotisée par le cinéaste dans ses déambulations. Les acolytes sensés agir pour lui par procuration sont le fameux détective homosexuel loser interprété par Jean-Pierre Marielle, et deux personnages vivant en marges, joués par Bud Spencer et un étrange sosie de Jean-Luc Godard. Autant de pistes et de tonalités différentes pour le film, qui ose sans complexes la comédie et la bouffonnerie, comme pour exorciser la phallocratie maladive qui hante le film comme une malédiction.

Si ici, une fois encore, le « coupable » est une femme , qui va se sublimer au-delà du masculin/féminin, on est dans une voie différente de l’Oiseau au Plumage de Cristal, de par la confusion enfantine et le caractère extrêmement touchant d’un personnage qui a passé un miroir psychologique (et qui se brisera à sa manière dans le fameux crash-test final, agissant comme une confrontation et une libéralisation de l’anima). Avec Mimsy Farmer, on songe déjà dans ce film à de futures héroïnes abimées de Dario Argento, jusqu’à celle du Syndrome Stendhal, qui en sera l’incarnation la plus franche.

Dario Argento est un cinéaste du bouleversement ou plutôt de la confusion, mais avec toujours une paradoxale quête très pure de l’infigurable vérité, qui empêche au meilleur de son cinéma de s’en tenir à la seule déconstruction, ou au formalisme rigide. Il s’agit plutôt de tordre les couches psychiques et les temporalités de la mise en récit, comme dans cette séquence presque hors film de traque meurtrière dans le parc, finalement l’une des premières grandes échappées abstraites du metteur en scène.

L’image ultime imprimée dans la rétine, l’un des ressorts les plus fameux du film, n’est pour sa part qu’un rebondissement rapide, presque frustrant, il n’a rien d’autre à nous signifier que ceci : tout est fugace et mouvement, jusque dans la mort. Ce fantasme de l’optogramme, pour la médecine légiste, l’auteur de roman policier, le photographe, le cinéaste et critique… ne renvoie finalement à une réalité que par une mise en mouvement fugace, dans un angle et dans un contexte précis. C’est passionnant à méditer, quand en parallèle, le cinéaste donne à sa poésie du dernier souffle ses premières puissances cinématographiques. Si on peut clairement analyser le film sur divers aspects,  il est ainsi difficile d’y trouver un pur discours de par ce mouvement unique qui « sublime » in fine. Comme beaucoup des meilleurs films du cinéaste, il faut ainsi voir Quatre mouches de Velours Gris comme un grand tableau aux multiples entrées : comme son héros, on doit faire l’expérience d’y perdre ses repères,  savoir encore s’immerger et s’abandonner dans cette totalité,  ces différences, cette confusion…

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Aka Four Flies On Grey Velvet4 mosche di velluto grigio (1971)

(Captures : édition WildSide)

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