Notes sur quelques films vus en mars / avril (Nichols, Robbe-Grillet, Zulawski, HHH, Bi Gan, Grudzinska)

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Difficile de me positionner définitivement sur le cas Jeff Nichols pour le moment, dont je n’ai vraiment aimé que Take Shelter… mais avec Midnight Special on y voit plus clair. Hélas, ce film me semble le symptôme parfait de la grande difficulté que traverse actuellement, je trouve, le cinéma néoclassique hollywoodien. On pourrait dire que le film peine à digérer l’héritage des années 80 spontanément, tout y est extrêmement conscientisé. Mais c’était un peu la même chose avec Mud qui cherchait à la fois un graal dans le cinéma des années 70 et dans celui de Robert Mulligan, avec des sabots énormes. En revoyant ces films de l’époque signés Carpenter et Dante, les premiers Spielberg ou Zemeckis ( oui, je mets dans le même panier), on se rend compte au contraire qu’il s’imposait une continuité et un renouvellement qui n’avait en rien besoin de prémâcher  un vécu cinéphilique, et donc de s’angoisser du poids de l’imagerie.

On peut constater dans Midnight Special que nombre d’éléments sont trop souvent illustrés grossièrement, même dans leurs ambivalences, étant pris comme autant de « mini-sujets ». Ce n’est pas spécialement une thèse et j’imagine que je suis assez confus dans l’expression de ce ressenti. Mais il est frappant de voir comment ce cinéma néoclassique en est à ce point devenu malade que même des anciens comme Spielberg et Eastwood ont aujourd’hui le besoin d’aller raccrocher directement un Capra ou John Ford à l’image, et enfoncer le clou de leur démarche esthétique. Ce que Carpenter, Landis ou Dante n’auront  jamais fait, même très fatigué en fin de carrière.

Midnight Special nous propose ainsi une ouverture à la construction bluffante, intégrant tout un cinéma révolu en une dizaine de minute très efficaces… avant de s’en aller errer dans un récit tout en ellipses et non-dits, mais lourds de sens. Avec son lot de figures figées et référentielles :

  • la relation père/fils comme idée/émotion qui aimerait s’imposer d’elle-même ,en amont de la mise en scène;
  • la congrégation religieuse comme motif à la fois prudente et terriblement rigide (on peut détester Shyamalan, mais il y a mis un point de vue) ;
  • la mère surgissant tardivement, au rôle ingrat (beau trio féminin Chastain/Witherspoon/Dunst dans cette filmographie…)

… le tout accompagné de quelques dialogues sursignifiants et effets chocs, comme pour  commenter un constat en direct : tout de même même, cette forme classique a bien évoluée, n’est plus innocente. Les métaphores en sont pesantes : la maladie, l’enfant tour à tour surplombant ou sauvant ses parents (la figure de l’abandon de Rencontres du 3ème type n’est ainsi plus le départ/abandon du père, l’enfant est à la frontière du divin). A tous les niveaux, ce classicisme tout à la fois entendu et contrarié, est aussi pénible que les essais clinquants de Rian Johnson et JJ Abrams pour renouveler les genres hollywoodiens.

la_belle_captive

Découverte tardive d’Alain Robbe-Grillet réalisateur avec La Belle Captive (mais Marienbad n’a jamais vraiment été mon Resnais préféré). C’est un drôle de film piège, une promenade onirique et érotique globalement très réussie, menée en partie sous le signe de Magritte… comme pour y puiser franchement la violence parfois contenue . Je me demande si Stanley Kubrick a considéré ce film avant d’entreprendre Eyes Wide Shut, il m’y a fait penser à plusieurs reprises, ne serait-ce que dans cette grande scène tendant à la cérémonie secrète, où Gabrielle Lazure se retrouve en proie isolée. Les trois acteurs (Lazure, Daniel Mesguich, Cyrielle Clair) ne sont pas toujours très impliquants, et le film devient tout de suite un peu plus mécanique quand intervient son arrière-plan politique, ses machines triturant le cerveau, mais au-delà du dispositif intellectuel il reste un bel exemple de fantastique à la française, traînant avec lui un certain nombre d’images marquantes sans avoir de tributs à rendre à d’autres surréalistes du cinéma. Il y a certes encore comme une intemporalité « cocteauesque », insufflée par le chef opérateur Henri Alekan, mais le film joue aussi de son ancrage dans les années 80, de par quelques postures oniriques comme inspirés de la publicité, ou encore cet étonnant court passage en vidéo. Le film a pour lui des iconographies et des textures d’images d’un temps résolument révolu, il en a peut-être  gagné en étrangeté.

devil

Andrzej Zulawski est décédé en ce début d’année. Son cinéma a peiné à me toucher jusqu’à maintenant, si ce n’était son premier film, La dernière partie de la nuit. Dernièrement, j’ai souvent abandonné en cours de visionnage ses œuvres les plus réputées : Possession, Sur le Globe d’Argent… Tandis que je restais indifférent à ce que j’avais pu voir de sa période française. Apprécier Le Diable , son second film, et pouvoir renter dans cette transe, n’était pas quelque chose de gagné pour moi… On se sent d’autant plus fier d’en arriver au bout, et même d’aimer franchement ce qu’on a vu, ou plus précisément ce que l’on a « vécu ». Il y a ce rare sentiment d’un cinéma qui n’accepte aucune mise à distance, même si en l’état il faut reconnaître qu’il crée clairement une esthétique qui lui est propre (encore différente de celle d’un Ken Russel auquel on le compare), une temporalité aussi, un continuum dont certains cinéastes contemporains, à priori à classer comme « post-Tarkovski », doivent beaucoup (désolé pour la paresse de l’étiquette..).

Après une violente mais fascinante entrée en matière, où le héros du film est libéré de prison par son âme damnée, je suis constamment resté à me demander comment le cinéaste allait tenir jusqu’au bout ce dispositif de folie et d’épuisement, avec la représentation d’une relation entre épuration psychologique et politique qui reste très dérangeante: c’est une expérience d’emprise comme vu rarement. Mais le film traverse, et retraverse, les mêmes paysages, sans qu’on sache s’il cherche le salut ou la dévastation, traquant aussi une animalité rarement exprimée ainsi à l’écran. Les passages avec la troupe de théâtre auraient pu virer à la démonstration, notamment quand Hamlet intervient ainsi que les origines des acteurs ambulants, mais le cinéaste parvient à en tirer une énergie toujours plus dérangeante, jusqu’à ce cinglant final. Je ne saurais pas dire du tout pourquoi je suis resté accroché à ce Zulawski plus qu’à d’autres. Il est très difficile de parler du Diable sans doute …

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Je n’ai pas grand-chose à dire non plus sur The Assassin, le retour de Hou Hsiao-hsien. Une grande partie du dispositif narratif m’a en effet totalement perdu en cour de route, lors de cette échappée frontalière située en cœur de film, alors que je m’étais pourtant bien décidé à m’agripper coûte que coûte aux différentes sophistications. Il faut en effet bien vite résister aux premières surprises déstabilisantes, comme cette longue ouverture en noir et blanc, dont il  vaut mieux ne pas perdre de temps à saisir le sens esthétique. Au-delà de la sensation d’hypnose, parfois brisée par un traitement brusquement plus terre à terre, et cette idée générale d’un conte classique mené presque uniquement à base d’images mentales, j’ai surtout été séduit par l’échappée finale dans la magie noire, et le caractère touchant de certains personnages féminins, durs, en opposition.

Ce traitement minimaliste et raffiné du Wu-xia est rafraichissant au milieu de tous ces gros budgets du nouveau cinéma chinois, et sur le plan historique, le film donne l’envie aussi d’en saisir toujours plus de ces petits mondes finissant au milieu d’un empire rampant… motif qui parait ne jamais pouvoir s’épuiser. J’apprécie toujours beaucoup Chang Chen, qui réussit à éloigner son rôle seigneurial des stéréotypes. Force est de constater au final que le film nous laisse avec quelques images rarement vues avant, et qu’on ne reverra certainement pas ailleurs cette année.

Sinon, le film offre aussi une autre belle expérience de projection  : observer la réaction d’une salle de cinéma bretonne à la musique du générique de fin…

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Je ne suis pas sur d’être hanté par contre par les images, idées ou sensations de Kaili Blues, petite sensation critique du moment qui m’a plutôt laissé sur ma faim. Quelques comparaisons ont été faites entre Bi Gan et Hou Hsiao-hsien. Mais on peut y voir aussi l’influence d’un récent cinéma d’Asie du sud-est (Apichatpong Weerasetakul ou Edwin), et celui d’une grande partie du cinéma documentaire qui se développe actuellement en Chine. Le grand intérêt de Kaili Blues vient en partie de ce dernier patronage, en mettant en lumière des minorités et un espace chinois peut représentés dans le long métrage de fiction.

Le fameux plan séquence d’une quarantaine de minute a également pour lui de chercher à arpenter la géographie d’un lieu précis en multipliant les possibilités. C’est comme s’il ne fallait plus faire peser sous le poids de la logique et de la stigmatisation un lieu dont on ne tirerai que des images figées et limitées… au lieu d’explorer divers axes. C’est une belle tentative, mais l’exécution ne m’a guère convaincu dans ses choix. Je parlais plus haut de Zulawski qui va et vient dans le Diable dans les mêmes espaces, il travaille quelque chose en profondeur avec le découpage malgré l’illusion de continuité, alors qu’ici le plan unique est une belle profession de foi, mais semble dans l’impasse sur certain chemins, le dispositif paraissant hésitant.Par moment il renvoie même à une sensation de ballade improvisée et aléatoire sur Google Street View.

Est-ce une question de technique, de précipitation parfois ? On sent que le jeune cinéaste croule un peu sous le poids de la modernité, ou d’intentions oniriques un poil artificielles, pour relever un dispositif de base encore très naturaliste, notamment dans sa première heure. Les différents extraits de poèmes lus en voix off sont de la main du réalisateur, et il faut avouer qu’ils m’ont souvent plus touchés que ses images se voulant plus fantastiques, proposant quelques jeux optiques (à base de chemin de fer et d’horloges à rebours), naïfs et pas déplaisants, mais s’intégrant mal à l’ensemble. Par moment, le film est touchant de par ses personnages, en dépit de passifs un peu plaqués, d’autre fois il agace franchement :  comme lorsque la jeune guide touristique récite mécaniquement sa présentation (ce type de scène est vraiment ce qu’il y a à attendre de pire dans ce cinéma). Un essai intéressant donc, mais loin d’être magistral.

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Un petit mot sur un court/moyen métrage vu récemment : Loups solitaires en mode passif de Joanna Grudzinska (actrice et scénariste de La Visite de Nicolas Guicheteau). Les histoires de jeunes filles de banlieues confrontées à leurs premières expériences sexuelles doivent lasser une bonne part des spectateurs car ce court n’a pas de très bonnes notes sur imdb ou ailleurs, pourtant, la réalisatrice insuffle je trouve un ton très singulier dans l’écriture de ses personnages, et la direction de ses jeunes acteurs.  Je parlais des poèmes dans le film de Bi Gan, ici la lecture d’un journal d’une prostituée rythme réellement l’ensemble jusqu’à un certain envoutement menant à la première expérience concrète de son héroïne :ces mots apportent beaucoup à la narration, jusqu’à devenir clairement un leitmotiv guidant pleinement l’initiation. L’accord entre les différentes expériences intimes est très forte, et à l’arrivée ce court, très frais dans sa représentation de la jeunesse, m’a paru tout particulièrement dénué des tics d’écritures stabylossés vu récemment dans quelques ouvrages français récents. C’est un petit film, mais qui possède une belle subjectivité.

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