« Le Scandale » – Claude Chabrol

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La période allant de Landru (1963) aux Biches (1968) est problématique  chez Claude Chabrol, le cinéaste enchaînant ses premières commandes suite à quelques échecs commerciaux. Au moins deux des œuvres de cette époque de transition, La Ligne de Démarcation et La Route de Corinthe, sont notamment parmi les plus faibles de sa filmographie. Je n’attendais donc pas grand-chose du Scandale, film tourné simultanément en anglais et en français pour la branche française d’Universal (logo d’époque délicieux en ouverture), mais il s’avère néanmoins un segment pas si anecdotique dans cette longue œuvre.

Comme dans Les Biches, Chabrol offre une représentation assez tape à l’œil de la haute société, explorant pour son public international les petits complots internes de négociants en Champagne : Christine (Yvonne Furneaux) aimerait à tout prix racheter le nom de Paul (Maurice Ronet), l’héritier qui vit en marge de son château dans une dépendance qui rappelle un peu la disposition spatiale de la grande propriété d’ A double tour. Le mari de la première et ami de Paul (Anthony Perkins / Norman Bates), obnubilé à l’idée de posséder un Yacht, commet-il dans l’ombre les crimes dont Paul craint d’être l’auteur, lors de ses moments d’ivresses, pour le faire chanter ?

Passé une introduction très intrigante, et un générique prometteur illustrant les électrochocs subis par le personnage de Ronet (sera-t-on dans un pur film de genre ?), Le Scandale donne parfois l’impression de rentrer dans le rang du thriller chic, malgré les dialogues en permanence réjouissants de Gegauff. Mais comme souvent avec Chabrol, la représentation de cet univers est suffisamment ambiguë pour qu’on puisse continuer de se poser la question de la bonne blague, ou de la dimension opaque qui semble parfois nous échapper. L’ensemble mûrit donc, une fois passé un spectacle à priori un peu artificiel.

Le film se termine notamment de manière très abrupte et cynique sur un dernier plan qui rend le dispositif aussi surprenant et beau qu’un peu facile peut-être (mais là encore, Chabrol sait couper ce moment pour nous le rendre plus dérangeant). L’intrigue en elle-même paraît assez ridicule, notamment au niveau du double rôle de Stéphane Audran et une résolution que le spectateur aura grillé d’emblée, mais ce qui demeure intéressant ici n’est pas tant le suspens policier ni même le vertige expressionniste digéré par Chabrol, souvent passionnant mais un peu parasité par une direction artistique assez clinquante (Pierre Jansen à la musique semble s’en accommoder très bien par contre)…

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Non, ce qui demeure fascinant, c’est ce sentiment de personnages incapables d’entrer réellement en communication, alors qu’ils sont en interaction permanente. Tout le monde encore une fois est dans sa propre paranoïa, y compris « le/la coupable »,  et in fine il y a ce sentiment qu’un seul personnage ne pourra jamais être le Puppet Master d’une intrigue où les subjectivités s’entrechoquent, sans rien partager, sans que le réalisateur nous donne pour autant toutes les clés…  chacun a quelque chose qui lui échappe dans son intervention sur le récit. Chabrol à ce niveau est réellement un excellent metteur en scène pour projeter le spectateur dans ce malaise de rires et de fêtes angoissantes, d’amitiés viciées, où le faux paraît énorme tout en demeurant en sourdine, angoissant. La longue séquence de séduction/agression entre Ronet et la sculptrice tient moins du suspens que de cette incompréhension de soi et de l’autre, devenant très crue et dérangeante à l’écran, au-delà du décorum de l’atelier mondain.

Chabrol dans son usage du chic (avant celui d’une vulgarité cash dans d’autres œuvres),  et dans le grossissement des artefacts, sert le plus souvent une dimension invisible et difficilement accessible. Le personnage de Maurice Ronet, rentier aussi rebelle qu’impuissant, incapable de savoir s’il a un libre arbitre, se révèle ainsi finalement assez touchant. On songe à son personnage de Plein Soleil, et si le film de Clément est plus efficace, on s’aperçoit que Chabrol offre tout de suite un univers plus riche en suggestion. Le Scandale interroge avant tout notre rapport à rationalité, et une nouvelle fois chez son auteur un mal tapi avant tout dans l’univers mental des personnages.

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