« Homeland, Irak année Zéro » – Abbas Fahdel

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Je mets un lien vers un entretien avec le cinéaste en fin de note car Homeland est typiquement le type de film à vivre en premier lieu par sa seule expérience de spectateur… puis à essayer de comprendre le mieux possible à partir du point de vue de son auteur. Il est donc sans doute nécessaire de ne rien lire dessus avant de le voir.

A Rennes, le Ciné-TNB a choisi de programmer deux séances uniques pour chacune des deux parties, à une semaine d’intervalle: une contrainte, notamment pour lire entretiens et critiques sur le film à l’issue de la projection… mais cet impératif permet aussi un temps long imposé pour la découverte de l’ensemble, qui convient à son rapport spécifique à la durée, et à son ellipse avant le début de l’acte II. On peut ainsi vivre au moins une bonne quinzaine de jours en ayant à l’esprit le beau film d’Abbas Fahdel, dans sa forme inachevée puis complète. C’est un minimum pour l’assimiler un tant soit peu.

Dans Homeland, Irak année zéro (titre s’avérant finalement l’élément le plus lourd du projet), œuvre qui paraît de prime abord située entre le pure Home Movie familial et la tentation d’investigation documentaire, le spectateur se retrouve souvent dans la position de se laisser envahir par des images de « proximité » comme dans un long flot : il peut lâcher prise, ou bien analyser la distance et le point de vue de celui qui filme et participe à ce processus historique et dramatique.

C’est une position rare pour le spectateur que de pouvoir suivre,sur un tel temps long et de l’intérieur, des évènements de ce type, avec pourtant une une universalité qui rappelle des œuvres de pure fiction sur la famille, loin de la guerre, comme YiYi ou celles signées par le maître en la matière, Yasujiro Ozu. On retrouve le même intérêt dans ce qu’il reste en « rythmes de vie », sur le déclin, la même douceur et le naturel des mutations à l’œuvre… Avec pourtant un arrière-plan d’urgence. Il ne faut pas se tromper au regard de cette illusion : la situation de l’auteur s’éloigne forcément de celle du documentariste (ou du cinéaste tout court) sans liens avec les protagonistes à l’écran…

Vis à vis de populations dont le public européen/occidental n’aura trop souvent eu qu’une sinistre et pauvre représentation télévisuelle, entre silhouettes et véhémences, sans droit à la durée, cette démarche immersive à partir de l’intime est totalement gagnée vis à vis du spectateur, qui ne se sent jamais dans une situation voyeuriste… seulement comme un invité respecté, mais à qui on ne cachera pas la part d’horreur. Un partage et une offrande magnifique, quand bien même la démarche douloureuse du film aura aussi été celle du deuil pour son metteur en scène.

La beauté d’Homeland, du moins celle de sa première partie, tient à un sujet que l’on peut déjà considérer comme ayant rarement été traité au cinéma : l’attente d’un conflit inéluctable, au jour le jour, dans sa banalité et ses répétitions. Avec à l’écran cette séparation entre les générations qui ont déjà connues une première bataille inachevée, et les enfants nés pendant l’embargo, qui attendent la seconde. Abbas Fahdel, qui retravaille ces images 10 ans après, s’il nous installe presque dans un cocon au départ, tient pour autant dans chacune des deux parties à ne pas nous faire oublier la perspective du pays dans lequel il est de retour depuis la France : on ne démolira la figure de Saddam, presque frénétiquement, qu’en second acte, là où tout commentaire est tu et interdit pendant le premier, seul défilant la propagande.

Le seul grand « temps d’avance » que s’autorise le metteur en scène est finalement de commencer à nous attacher à un personnage devenant central, pour nous annoncer sa mort au milieu de la première partie (soit au premier quart du film dans son intégralité). C’est une chape de plomb supplémentaire à la seule guerre se préparant, et une vrai décision de son auteur quand au « bon moment » pour plonger le spectateur dans cette seconde couche douloureuse : une information lancée en sous-titre à la volée, quand on se serait pour le coup un peu trop installé dans la fiction, dans des petits chaussons… Le procédé du carton « flash forward » reviendra également pour d’autres rencontres, plus brèves et forcément moins en premier plan.

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La seconde partie casse clairement la cohérence et la lumière encore présente dans la première : le conflit proprement dit est l’objet d’un trou noir, d’une ellipse, tandis que le protagoniste dont on nous a annoncé la disparition est toujours là. C’est l’angoisse de la rupture finale, qui pourrait donc bien s’effectuer sous nos yeux dans le chaos retranscrit : surplace des embardées automobiles, accumulations de frustrations… tout peut arriver dans le pays en lambeaux. Le risque du vérisme naturaliste point son nez, mais le cinéaste s’accroche toujours à ce qu’il reste d’intime, même si l’on ressent le besoin d’aller vers plus de rencontres, le maximum de témoignages.

Le récit se déroule en quelques mois dans ce Homeland, et il y a plus de dix ans, mais la seconde  partie, politiquement, nous amène à tel point au monde d’aujourd’hui, sans transition ni symbolique, comme dans un voyage sans fin, que l’enfer fugace du final se révèle encore plus douloureux. C’est comme si le temps de guerre vécu au milieu d’une famille et de ses divers liens sociaux tendait à transformer irrémédiablement ce récit documentaire en fresque. Une odyssée absurde et intense, pourtant située sur une durée assez courte, sans réelle présence de marqueurs temporels.

Il y a comme la sensation d’un océan d’histoires et de destins à raconter au milieu du désastre, alors que le temps n’existe pas vraiment dans Homeland, même sous la forme d’une temporalité étirée, dissoute : tout simplement car il y a peu de vécu possible pour cette dernière. Le temps apparemment suspendu de la première partie, aux possibles séductions esthétiques, est un temps trop mis à mal dans le chaos par la suite (quand bien même l’ensemble des 5h34 auront à leurs manières des « moments de grâce »). Une impureté radicale qui tient à la touche puissante du réel, apportée par un grand documentariste intelligemment soucieux de la dimension fictionnelle. C’est certainement aussi ce qui marque la plus grande différence par rapport aux films japonais et taïwanais de fiction que le cinéaste cite en référence et admiration (« mon irakianité est plutôt asiatique… » dit-il ainsi chez Critikat).

aka Homeland, Irak Year Zero – 2015

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