« Everybody wants some » – Richard Linklater

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Pour être honnête, malgré mon amour pour plusieurs films du réalisateur et l’admiration que j’ai pour ce parcours entre commandes et œuvres franchement personnelles, ce film me faisait plutôt peur depuis la découverte de sa bande-annonce, surtout après les petites déceptions sur Before Midnight et Boyhood (très relatives quand même)… Une pure expérience de spectateur : parfois, même dans le seul espace du « trailer », c’est comme si l’on sentait assez rapidement que pas grand chose ne risquait de se passer entre soi et les acteurs, au-delà du montage et de l’accroche marketing qui peut fabriquer un ton. Peut-être suis-je en train de passer à côté du nouveau Matthew McConaughey ou Adam Goldberg, mais il faut bien avouer que la petite bande composée cette fois par Linklater évolue dans un registre nettement plus stéréotypée que dans Dazed and Confused.

Autant dans ses souvenirs seventies le cinéaste était parvenu à capturer le tempo fugace de l’instant, autant dans Everybody wants some et son début des années 80, il semble quelque peu au bout du rouleau de ses thématiques, notamment en ce qui concerne son jeu avec la perception du temps. Le décompte du long week-end paraît cette fois un prétexte programmatique totalement amorphe, qui nous conduit lentement mais surement vers des moments de grâces un peu trop calculés, et la petite leçon finale qui déjà était assez décevante à la fin de l’épopée de Boyhood. Certes, le cinéaste a toujours du métier et du talent : le temps d’une fumette ou d’une partie de base-ball, il se met même à installer quelque chose, le naturel qui va si bien au cinéaste rattrapant malgré tout par moments un dispositif cette fois un peu trop engoncé.

Linklater sur ses trois derniers films s’enferme surtout dans un signifiant finaliste devenu quelque peu réducteur, au-delà de certaines tentatives formelles passionnantes : le plan séquence en voiture de Before Midnight et la genèse du tournage Boyhood ont finalement débouché sur des pirouettes prévisibles et un peu trop réductrices, qui étaient à la limite de gâcher l’intégralité du film. Everybody wants some ceci dit n’en souffre pas plus que cela : il est tellement pataud la plupart du temps que le final, qui possède aussi sa « petite formule » et  aurait pu agacer dans un film plus réussi du metteur en scène, sauve ici presque la mise.

Difficile de cerner le projet en même temps… Le cinéaste d’Austin semble vouloir explorer une fibre plus « beauf » en gardant le cap d’une forme de tendresse et bienveillance, en questionnant le désir d’intégration et de formalisme, tout en se refusant à exclure le moindre personnage du film. C’est louable en soit. Mais la superficialité de la caractérisation, et ces scénettes là plupart du temps très fades, posent problème. C’est comme si le réalisateur sembleait persuadé d’explorer une beauté cachée, alors qu’il paraît plutôt cette fois s’enliser à filmer l’ennui dans sa chronique… Totalement personnel : je trouve à la base insupportable ce genre de groupes testostéronés, et à la bétise pas loin du pire de Police Academy, et c’est un effort permanent de chercher à puiser quelque chose dans ce portrait limite complaisant (enfin là encore c’est peut-être un problème d’acteurs, il y a aussi ces figures dans Dazed and Confused, elles sont plus subtiles, même si plus secondaires…).

Le regard que porte Linklater sur la norme paraît en permanence forcé, là où, dans le meilleur de sa filmographie, il puisait admirablement dans les névroses intellectuelles et émotionnelles de la sensation de décalage, même pour ses héros les plus « casuals » en apparence… Loin de l’amitié et même de la camaraderie, il y a dans ce film comme une notion d’intégration nécessaire , même si subtile dans un sens, au groupe, qui me parait parfaitement vaine, même si on la ressentait déjà dans Boyhood et qu’elle doit tenir de quelque chose d’autobiographique: une confrontation entre la contre-culture et des codes sociaux texans imposés.Étrangement, dans Everybody wants some le personnage le plus attachant du film est clairement un imposteur, en prime en décalage d’âge avec cette petite bande…

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Si, avec Wiley Wiggins, Linklater avait trouvé un double intéressant sur Dazed and Confused et Waking Life, dans Boyhood et ici, il semble doublement fasciné par la beauté d’un personnage masculin plus taiseux, cachant une grande intelligence et sensibilité. Il laisse ainsi de côté l’identification au profit d’une approche plus mystérieuse de la caractérisation, ce qui pourrait être là aussi intéressant mais qui pourtant ne me convainc pas beaucoup. Il s’en faut peu en fait pour que Linklater finisse même par sombrer dans la fascination pour la vacuité décorative comme dans le pire des Coen … Là où il y avait une captation rare par la mise en scène d’une forme de continuité invisible, de celles qui dépassent chacun.

La bande-son et les coups de coudes aux références eighties (séquence commentée de Space Invaders et première culture VHS ) sont trop insistants pour convaincre ici… je n’ai pas envie de faire référence à l’intemporalité presque magique de Rules of Attraction d’Avary pour la période décrite, même si ça serait facile : même situé 5 ans avant, il n’y a qu’à renvoyer à Dazed and Confused pour retrouver la fragilité et la subtilité qui manque. Ce n’est pas qu’une volonté de spectateur d’obtenir un film dans la même veine contre la volonté de son auteur, même si forcément c’est un poids… C’est plutôt une évolution de l’œuvre qui me fait tiquer dernièrement et paraît déboucher ici sur un authentique ratage. C’est dommage, car sur ses deux derniers films, le cinéaste semble avoir enfin trouvé un peu de reconnaissance en France… même si là, il parait souffrir de celui acquis aux Etats-Unis, où il est devenu un véritable pape indé (avec notamment un documentaire en son honneur réalisé l’an dernier).

 

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