On solde avril (Demy, Schoeller, Snyder, Davies)

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Jacques Demy m’a toujours laissé de marbre, sans non plus m’irriter plus que de raison. Reste que dernièrement, je ne suis pas parvenu à aller au bout de Peau d’âne. Pour tout dire le film que je préférais de lui jusqu’ici était son adaptation pestiférée de Lady Oscar / La rose de Versailles. Imprégné des oniriques années 80 dans son traitement des décors, et habité par une ambiance aussi colorée et vivante que mortifère parfois pour dépeindre le Nantes en grève des années 50, il n’est peut-être pas si étonnant en fait qu’Une Chambre en ville me séduise à ce point. D’autant qu’un Michel Legrand récalcitrant au scénario a laissé sa place à un Michel Colombier dont la partition variée et envoutante est plus à même de me séduire (j’ai toujours eu beaucoup de mal avec les partitions de Legrand… son travail sur Breezy d’Eastwood étant la rare exception). Pour la première fois, le principe du film entièrement chanté m’a séduit, sans-doute en raison même de la teneur musicale.

Demy a perdu Deneuve et Depardieu suite à un conflit, mais ce couple Sanda / Berry, moins glamour et starifié à l’époque, imprègne finalement quelque-chose de très concret, direct, plus de familiarité, au sein d’un univers un peu fou qui paraît les écraser… Cela permet aussi à Danielle Darrieux et Piccolli d’exceller en seconds rôles de luxes, plus fantasques. C’est comme si le cinéaste se tenait plus proche d’un Sirk cette fois également, et étrangement de la si contestée « nouvelle image » française, Demy se tenant encore à la lisière de ce basculement esthétique… Bien sur cette lisière est plus intéressante! Angoissés, la figure du conte et le saut très france au-delà du réalisme se font ici plus inquiétants.

Avec son grave échec public, le film a tout de ces œuvres maudites que l’on aime, parfois excessivement, à célébrer…  Alors qu’il s’agit tout simplement de l’un des plus beaux films français de sa décennie. Tout cela tient à un équilibre lyrique dont il est très difficile de parler (le film est paradoxalement aussi dense que court): je n’ai pas vraiment les mots d’ailleurs à mettre dessus…

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La première chose que l’on se dit devant Versailles, l’un des derniers films qu’il a tourné, c’est à quel point Guillaume Depardieu peut manquer, comme acteur et tout simplement comme figure dans le paysage du cinéma français. Pierre Schoeller a certes un grand talent de directeur d’acteurs, et il n’y a pas lieu de faire affront au reste de la distribution (notamment l’une des plus belles interprétation d’enfant vu à l’écran depuis longtemps)… mais je ne sais pas si ce conte social ce serait réellement distingué avec une autre personne pour incarner le personnage de Damien, ce marginal vivant dans les bois versaillais, auquel Depardieu apporte une âme le portant dès la première scène au-delà du stéréotype. Peu d’acteurs en France actuellement ont ce don…

On a presque plus envie de parler du film passé ce constat. Il est très réussi dans son installation néo-réaliste humble en première partie, bien moins avec un scénario plus haché par la suite (la mise en scène apparaît tout de suite plus pauvre, presque soudainement télévisuelle, alors qu’elle jouait jusque là habilement de son décor tout en étant en retrait). La figure de la mère portée par Judith Chemla pose quelque peu soucis également, le film ayant du mal à abandonner complètement son point de vue dans le cœur de son récit. Le film se ballade un peu maladroitement entre les trois personnages principaux, comme pour ne pas céder aux trois actes rigides. Mais l’ensemble reste globalement très touchant : en acceptant que cette émotion soit portée en premier lieu par l’interprétation.

Batman-v-Superman

Dans la bataille DC Comics Vs Marvel, je crois que je me range pour le moment dans le premier camp… Alors que le studio racheté par Disney s’est résolument rangé du côté du serial interminable et anonyme (malgré une exception ici ou là, comme Iron Man 3), Warner essaye encore de faire pousser un univers cinématographique mené par un point de vue, que l’on conteste ou non les esthétiques de Christopher Nolan ou Zack Snyder. Batman V Superman est peut-être le seuil de toutes les limites, entre conserver sa confiance au cinéaste de Man of Steel et imposer un cahiers des charges industriel presque monstrueux, visant à dépasser le concurrent rapidement à tous les points de vue…

Si le générique révisionniste autour de la figure de Bruce Wayne, proposant une énième fois le trauma d’enfance du personnage mais avec une visée plus poétique, est plastiquement une très belle entrée en matière, rapidement Snyder s’embourbe dans une séquence post 11 septembre de plus, sensée prendre le contre-champ en contre-plongée du final de Man of Steel… Pas une mauvaise idée, mais elle s’arrête un peu à l’énumération de l’intention. Une confrontation rapide donc au problème de fond du film, émaillé de sursauts, mais peinant à être chose qu’une interminable bande-annonce. Comme si cet « espace filmique » ne pouvait jamais mettre en place quelque-chose, et que l’on devait immédiatement passer au futur projet.

On nous promet une version longue de 30 minutes supplémentaires « R rated » pour ce péplum aux questions psychanalytico-religieuses évasives, qui s’est manifestement totalement perdu dans sa salle de montage : on imagine très bien le réalisateur et son équipe, non seulement ne jamais être satisfait de leur narration , mais en prime devant tenir compte des impératifs de la commande. Le problème, déjà constaté sur Man of Steel qui était plus abouti malgré tout, est clairement de ne plus savoir raconter, ne plus savoir retrouver la moindre base: à défaut, il s’agit d’installer un vague chaos ou succession de sous-couches un peu raides, en attente peut-être de la prochaine fois (nous ne somme pas dans un chaos à la Time and Tide version Hollywood, on est après ce cinéma là , avec une recherche paradoxalement d’un récit fluide presque perdu). Et cela s’ajoute aux divers  compromis à l’ énorme machinerie…

Outre le plaisir de voir Jeremy Irons et Holly Hunter s’amuser dans des seconds rôles sympathiques, cette aberration procure tout du long une vague fascination dans son jusqu’au-boutisme visuel, comme condamné toutefois à être coupée en permanence dans son élan… Le combat final tant décrié (celui en « union », pas le court affrontement promis qui précède) étant finalement le rare moment où le film semble se trouver dans un seul mouvement, à respirer d’un seul tenant, Snyder s’amusant une nouvelle fois à abuser des « sauts » zoomés et étirements maximum de l’environnement et du tempo…mais désormais comme si le tempo de ce cinéma d’action photoshop avait quelque chose de désuet, une patine mélancolique.

Quelques mots pour finir sur Sunset Song où, via l’adaptation littéraire, Terence Davies se révèle une nouvelle fois un peintre talentueux de femmes prisonnières de leur environnement social, spatial… et de leur intériorité. Une dimension à la fois cérébrale et érotique qui empêche en permanence l’académisme de s’installer, une pointe d’ironie et de dureté aussi au-delà des émotions faciles, sans que cela ne devienne ostentatoire : le cinéaste a un langage désormais bien à lui. Dans chaque scène de Sunset Song, même celles prêtant le plus aux représentations paysagères ou sociologiques éculées, le cinéaste s’en va armé de son scalpel au cœur de l’essentiel de son récit. C’est comme s’il faisait « flotter » le concret en permanence au sein des grandes espérances.

Davies traque des émotions qui transpercent mais ne dégoulinent jamais, nous rappelant à quel point ce sont les personnages qui en sont les principaux pourvoyeurs : ce que l’on partage avec eux, sans compromis et avec entièreté, nous pousse ainsi à la réflexion et à l’inconfortable, autant qu’à l’obsession. Le tour de force ici étant d’évoquer finalement par ce seul point de vue, toujours ramené à la terre, au romantisme contrarié, comme un vaste ensemble qui pourrait se rapporter à une « âme » écossaise, et ce sans en passer par le discours. Un peu comme Davies y parvenait lui-même dans d’autres films avec la ville de Liverpool, par son seul prisme, alors que ce dernier est pourtant extrêmement singulier… Le plus grand cinéaste anglais en activité? Dommage une fois de plus que le film soit passé presque inaperçu en terme d’affichage pour sa sortie française, car Terence Davies est un grand cinéaste à célébrer de son vivant. Peut-être que sa prochaine réalisation autour d’Emily Dickinson sera le moment de cette rencontre, pleine et entière?

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2 réflexions sur “On solde avril (Demy, Schoeller, Snyder, Davies)

  1. « il s’agit d’installer un vague chaos ou succession de sous-couches un peu raides, en attente peut-être de la prochaine fois » : ça m’avait assez frappé dans « Man of Steel », dans la manière dont la rencontre avait lieu immédiatement, sans préliminaires, avec dévoilement à Lois de la nature alien de Superman dès cette première rencontre… Sans trop savoir si c’était une étrangeté narrative recherchée, ou un chaos maladroit comme tu dis. L’amour depuis 15 ans des scénarios en tiroirs et flash-backs, tordus et inversés dans tous les sens pour retrouver un goût de la narration un peu fané (notamment dans les séries), n’y est peut-être pas pour rien.

    Pour Demy, la force du film tient sans doute pas mal à un autre type de lisière : ses autres films musicaux, notamment « Les Demoiselles » (que j’aime beaucoup par ailleurs) ont quand même valeur de ré-enchantement du quotidien. Quand bien même c’est pour en sortir un enchantement triste : « Les parapluies » rendent lyrique une problématique politique. « Une chambre en ville » est tellement ingrat (dans son sujet, son choix d’acteurs anti-stars, son image désenchantée aussi) que le chant y est presque comme une hésitation, entre le lyrisme du combat ouvrier et un défaitisme déprimé plus pragmatique, très 80′.

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