« Printemps précoce » – Yasujirō Ozu

Réalisé trois ans après Voyage à Tokyo, Printemps précoce est l’avant-dernier film en noir et blanc d’Ozu. Plutôt que la relation entre générations, le film revient cette fois sur l’exploration des problématiques conjugales, déjà observées avec acuité par le cinéaste dans Le goût du riz au thé vert. Mais au choc des classes sociales d’un mariage de convenance, Ozu préfère dans ce film s’intéresser à un petit couple de la classe moyenne en déliquescence, qui cette fois c’était marié initialement par amour.

Une fois encore le cinéaste n’a pas son pareil pour faire vivre personnages « principaux » et personnages « secondaires », lui le maitre des grandes scènes de réunions amicales, où chaque figure parvient à trouver sa place… même quand vient le chant mélancolique et alcoolisé, le seul finalement à s’entonner un (peu) d’une même voix. Ozu filme avec autant d’intérêt le quotidien relativement solitaire d’une femme au foyer meurtrie, échangeant avec son voisinage, sa mère, ou ses amies, que l’ennui au travail et les échappées d’un petit groupe de collègues de bureaux. L’intérêt dans ce second groupe étant toutefois sa capacité à devenir un peu mixte en cette année 1956: hors foyer, la femme n’est pas nécessairement derrière le comptoir mais participe aux différentes virées. La véritable héroïne du film est donc peut-être cette « Poisson Rouge », petite secrétaire menant sa vie avec une certaine liberté pour son époque, et influant le récit par une volonté de libre arbitre quelque peu chaotique. La plus belle scène du film restant sans doute celle où cette dernière se retrouve comme piégée par une sorte de tribunal improvisé, et pour le coup entièrement masculin, la mettant en garde sur sa conduite morale. Un procès se retournant contre ses auteurs maladroits…

L’adultère au centre du récit est une parenthèse presque banale, même si là encore c’est la capacité d’action et la confrontation à ses désirs de Poisson Rouge qui impressionne, là où le protagoniste, Shoji, parait amorphe et fuyant. On apprendra qu’un deuil se cache dans le couple légitime en péril, mais l’aventure extra-conjugale, vue par Ozu, ne se révèlera pas spécialement une péripétie de crise sensée faire évoluer la relation entre Shoji et sa femme Manako.

Avec ironie, la mobilité géographique du couple sera précipitée in fine, mais on ne sait pas trop s’il y a lieu d’être confiant dans un quelconque rapprochement ou une reconstruction par l’exil. Là où le couple du Goût du riz au thé vert, malgré ses différences et conflits, finissait par se trouver… L’aventure entre Poisson Rouge et Shoji, en elle-même, est confrontée aux concepts moraux peu assurés du groupe dont elle est issue, et aux sentiments contraires du héros masculin, difficile à cerner jusqu’au bout. Une ambiguïté parfaitement menée jusqu’aux adieux, puisqu’il est difficile de statuer réellement sur la dernière poignée de main entre les deux amants… d’un certain point de vue elle versera dans le pathétique ou l’élégance romantique, au regard de l’absence de communication réelle. Cela n’empêche pas l’image d’être magnifique.

criterionozu

Chez Ozu, c’est le rapport de chaque personnage à la temporalité qui est frappante. Les multiples figures humaines traversant le film, ont toutes à ce niveau une trajectoire singulière. Que ce soit dans l’espace court de la rencontre, ou dans celui plus long du quotidien, l’accord est donc particulièrement difficile à trouver.

Dans l’enchaînement des cadres et par le montage, une fois encore les choix de mise en scène du cinéaste installent un véritable « arrière-monde » hypnotique (où nature, société, industries, se côtoient dans une fuite en avant échappant à tout un chacun). S’il parait en permanence dépasser ces trajectoires individuelles, nous induire dans une sorte de transe, cette représentation cinématographique ne saurait pour autant constituer une simple prison esthétique.

Sur 10 ans, depuis son retour aux affaires après la guerre,  on ne peut que constater que le mûrissement de l’approche du cinéaste aura été impressionnante. On évoque très souvent la réduction minimaliste des mouvements observés dans les derniers films, une fascination de la soustraction, mais c’est dans l’observation inlassable du découpage et de la durée chez Ozu qu’il faut sans doute aller chercher le secret de cette maestria. Avec ce film quelque peu fragile et le grand mélodrame de Crépuscule à Tokyo qui suivra, on peut même dire qu’Ozu est d’autant plus impressionnant sur la fin de cette période noir et blanc d’après-guerre qu’il se permet de dompter quelques éléments devenus (en apparence) extérieurs à son cinéma.

Par la même, et bien que ce soit aussi le piège de son expression sans doute, s’il y a une chose dont je suis de plus en plus certain sur ce qu’il faut éviter dans les commentaires concernant le cinéaste, c’est bien de l’associer à une forme de pureté ou à l’idéalisme d’un « style transcendantal »… une fascination pour l’accord ou l’unité comme a pu l’avoir Paul Schrader dans sa lecture des années 70.

aka Early Spring / 早春, Sōshun

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