« Hana et Alice mènent l’enquête » – Shunji Iwai

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Hana et Alice mènent l’enquête est sans aucun doute l’un de mes coups de cœur de ce premier semestre dans les nouvelles sorties salles, mais il m’est assez difficile d’en parler puisqu’il correspond tout simplement à ma découverte du cinéaste Shunji Iwai, peu (pour ne pas dire « pas du tout ») distribué jusqu’ici en France alors qu’il tourne depuis plus de vingt ans pour le cinéma. Les deux héroïnes ont en prime déjà fait l’objet d’un long métrage « live » en 2004 avec les deux mêmes actrices, tout simplement intitulé Hana  & Alice. Mais en même temps… Nous sommes face également à un premier ouvrage d’animation, et à ce qui se veut une préquelle : donc ne nous accablons pas complètement d’être privé de balises.

Shunji Iwai rejoint de nombreux cinéastes sautant actuellement le pas de l’anime, et la technique de la rotoscopie, impliquant des acteurs filmés au préalable, renvoie bien évidemment plus précisément à ce que Richard Linklater a pu effectuer sur les excellents Waking Life et A Scanner Darkly. Il est plaisant de voir la rotoscopie à nouveau utilisé dans un long métrage à l’heure de la motion capture, car elle se révèle encore un atout indéniable pour travailler la frontière du réalisme. Outre quelques expérimentations sur des mouvements de caméras étonnants et l’éclat donné à plusieurs compositions, les grandes possibilités à jouer avec la profondeur de champ, et avec ce qui apparait en premier ou second plan, la technique permet à Shunji Iwai des variations de styles aussi légères que permanentes, quand on se prend à observer avec attention. On y passe allègrement du croquis à l’aquarelle. La confrontation entre les mouvements très naturels des personnages, et la liberté permise dans le traitement de leur apparence et de leur environnement, provoque aussi une sensation de « sur-réalité » enivrante pour ce récit adolescent, où la moindre émotion des protagonistes est facilement transférable en désir de fiction.

On se souvient que sur Waking Life, la rotoscopie n’avait pas son pareil pour retranscrire le caractère à la fois flottant et réel du rêve, c’est un peu la même chose avec les scènes de souvenirs dans Hana et Alice, toutes légèrement instables… Mais le cinéaste trouve également par ce biais une grande liberté dans le traitement des fantasmes et simulacres adolescents, du plus ésotérique au plus banal. Cette forme d’hybride entre animation et prise de vue réelle apparaît presque comme un idéal pour traiter à la fois de la projection discrète dans une autre couche de réalité, mais aussi de la découverte d’un nouvel environnement, peut-être le sujet majeur du film

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« Alice », l’une des deux héroïnes pour ne pas dire la principale s’installe dans une nouvelle ville, une nouvelle maison, un nouveau voisinage et un nouveau collège… Vis à vis de celà, Shunji Iwai se révèle tout particulièrement attentif à décrire l’apprivoisement de  nouveaux territoires, très flous, légèrement angoissants, sans contours. La première partie apparaît ainsi comme une série de petites scènes où l’intégration s’avère difficile : outre le divorce de ses parents que subit déjà Alice, et la présence collante de sa mère, il faut en passer par les rituels d’acceptation de sa classe… Un ensemble de faux-semblants scolaires, mais pour autant très humains et attachants, où la découverte des mécanismes de protection de chacun constituent finalement le premier volet de « l’enquête » menée par Alice. Puis vient un second temps, passé cette scène de rencontre avec Hana, la mystérieuse voisine recluse, située au coeur du récit : elle projette littéralement le film dans ce qui se révèle une longue séquence de filature, tout en chemins de traverse, mais pourtant nettement moins heurtée dans la construction que la première heure. Comme s’il s’opérait la conquête acceptée d’un espace, un besoin de saut dans l’inconnu du moment que l’on est plus seul.

Il y a une délicatesse rare dans ce film à rendre compte du difficile état entre rejet et acceptation de la réalité qui est propre à l’adolescence, et si Shunji Iwai parvient à le traiter avec grâce, c’est sans pour autant célébrer ce moment de flottement, plus franchement intermédiaire que d’autres dans une vie. C’est peut-être la différence principale avec de nombreux tics et archétypes de films d’animation  shōnen ou shōjo, plombant parfois ,des oeuvres pourtant intéressantes dans la mise en scène : le cinéaste ne semble pas s’être trouvé le besoin de passer par nombre de leurs clichés de représentations et leur tentation du sentimentalisme. On ne passe ainsi ni par ce biais (ni par celui de l’ironie) pour la résolution toute en finesse du traumatisme d’Hana. D’apparence dérisoire, ce dernier pourrait pourtant sombrer dans le ridicule; mais sans nous intimer de redevenir des adolescents, Shunji Iwai y trouve au contraire une possibilité de poésie et une profonde justesse qui l’intègre naturellement à un film devenu un mouvement d’ensemble remarquable une fois achevé.

La beauté de l’inattendu, qui est aussi celle des rencontres improbables  et des nouvelles amitiés, va ainsi de pair avec l’étonnante harmonie que le film installe progressivement. Au moment où intervient le générique de fin, on réalise qu’il est devenu très difficile de quitter cet entre-deux patiemment installé. Hana et Alice… est de ces films où l’on réalise que le cinéaste a fait danser le monde (plus que « son » monde), clairement de ceux qu’on aimerait voir un peu plus.

 

aka The Case of Hana & Alice / 花とアリス殺人事件

Un entretien à lire avec Shunji Iwai (le journal du Japon)

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