Notes sur quelques films vus en mai (Schrader, Garvisi, Howard, Chen)

mishima1

J’ai terminé un petit texte la semaine dernière en évoquant très brièvement Schrader critique, retrouvons le donc avec son amour du Japon pour Mishima, une vie en quatre chapitres (1985). Le film a le mérite de témoigner sans doute très personnellement de toutes les fascinations du réalisateur-scénariste, qui trouve dans le geste politique et artistique « transcendant » de Mishima une figure rêvée, optant pour un portrait à la fois romantique et onirique à posteriori dans la construction (le Pasolini de Ferrara a finalement adopté une structure qui n’était pas si éloignée, avec un niveau de production bien évidemment moindre), aussi froid et narcissique que puisse paraître le protagoniste parfois.

Je serais très curieux de voir le film réalisé par Wakamatsu sur les derniers évènements politiques décrits dans le film, le scénario de Schrader les évoquant en les orientant vers le biopic synthétique : la tentative de « coup d’état » est observée comme l’aboutissement d’une rencontre idéalisée entre art et action, ce que le cinéaste cherche à retranscrire dans une narration mêlant flash-backs sur la jeunesse et segments « adaptant » l’œuvre littéraire. Au travers des différents tableaux et plus particulièrement quelques extraits d’ouvrages de fiction, on sent que le cinéaste cherche à retranscrire son goût pour plusieurs périodes du cinéma japonais (du classique à la nouvelle vague) en même temps que pour les différentes formes de théâtre nippon : les décors sont purement conceptuels (on songe même au Rohmer de Perceval) et le travail sur les couleurs est impressionnant.  Cette direction artistique flamboyante et cette ambition (un film tourné par un américain entièrement en japonais avec quasiment une équipe 100% japonaise) témoigne également des derniers feux de l’esthétique Zoetrope, Mishima étant la seconde rêverie mégalo produite par Coppola sur un écrivain après Hammett.

Pourtant je dois avouer que malgré ses défauts, le film de Wenders m’apparaît plus passionnant. Difficile de trouver à redire sur celui de Schrader, mais jusqu’à l’aboutissement de son travelling compensé et son montage final, il nous aura quand même embarqué sur une voie plutôt didactique et cultivée, à la construction millimétrée : il est souvent difficile de ne pas avoir vis à vis du film la distance du bel objet, surtout si on ne rentre jamais dans les obsessions de l’écrivain telles que vues par le cinéaste. Je crois globalement que je préfère Schrader sur des films plus « Amérique profonde » comme Blue Collar et Affliction que dans ses exercices plus intellectuels. Ce qui porte le plus intensément ce Mishima me semble surtout être aujourd’hui la musique de Philip Glass, qui peut très bien se vivre comme une œuvre à part d’ailleurs, comme quoi la tentative d’opéra total du film n’a sans doute pas totalement pris (pour ne pas aider pour un spectateur de ma génération, Peter Weir a aussi eu la méchante idée d’en reprendre des bouts dans The Truman Show).

hitchcock

Même si je donne l’impression de faire la fine bouche sur ce Mishima, on descend quand même de trois crans avec un autre biopic artistique, le Hitchcock (2012) de Sacha Gervasi. La réputation du film étant ceci dit tellement catastrophique, on serait presque tenté cette fois de relativiser le ratage, l’ensemble s’avérant sur certains aspects parfois plaisant: en le détachant de tout son contexte, et en ne le prenant que comme une pure dramatique conjugale où Anthony Hopkins et Hellen Miren devisent avec un certain plaisir, faisant fi des personnages « réels » qu’ils incarnent. Pour le reste tout ce que tente ce film pour capter les obsessions sexuelles du cinéaste, et ses difficultés à monter Psychose, tient lieu de téléfilm de luxe, se permettant d’abuser dramatiquement de la moindre difficulté rencontrée.

Psychose étant le plus gros succès du cinéaste, on ne doute pas que les deux scénaristes responsables aient voulus capitaliser sur son pouvoir de fascination et ce qu’il représente dans l’inconscient collectif pour capter l’audience, notamment américaine… mais le « fact checking » orchestré avec grandiloquence par Gervasi tourne au ridicule pour retranscrire un tournage relativement lambda. Même quand le film cherche à être assez libre dans son imaginaire, notamment pour faire de la scène de la douche un exutoire en plein tournage pour Hitch, l’ensemble ne fait que tomber à plat ou dans le grossier, sans jamais trouver une direction affirmée dans la captation du Hitchcock fantasmé, enchaînant les images d’Épinal. La pire idée des scénaristes étant ici d’inclure Ed Gein, le véritable tueur ayant inspiré Robert Bloch, comme fantôme de la psyché du cinéaste. Toutes les apparitions de Michael Wincott s’avèrent particulièrement embarrassantes. On oubliera donc ce décorum encombrant, au casting de luxe mais souvent à côté de la plaque (Scarlett Johansson et Jessica Biel improbables en Janet Leigh et Vera Miles…) pour se focaliser sur les seules scènes de ménage Hitch / Alma, qui auraient en même temps méritées plus : du cinéma…

in the heart of the sea

Au cœur de l’Océan (2015), signé Ron Howard, fait aussi dans le fait-divers hantant une œuvre artistique majeure. Même s’il est raté, j’ai envie de dire que ce film est peut-être l’un des plus intéressant du réalisateur depuis l’efficace La Rançon. On imagine bien qu’Howard a été tenté de refaire le coup d’Apollo 13 avec ce projet, sur l’eau cette fois. Même type d' »histoire vraie » : le retour impossible de nulle-part d’un équipage en perdition sur un territoire alors imaginé sans retour. Mais Au cœur de l’Océan se révèle torturé par des orientations et ambitions diverses, là où son avatar spatial des années 90 était particulièrement linéaire pour ne pas dire très lisse.

C’est en effet comme si Howard voulait à la fois refaire Apollo 13 (avec une dimension politique un poil plus acerbe), concurrencer Master and Commander en guise de grand récit maritime, tout en payant en permanence son tribu à la mythologie Melvilienne, et de manière plus enfantine au film de monstre. Malheureusement, le lien entre Moby Dick et ce qui l’a un tant sois peu inspiré est parfois extrapolé artificiellement à l’absurde, au détriment du reste,  cumulant pourtant frénétiquement tempêtes, tensions sociales, de mutineries, survie en île déserte et en mer, cannibalisme… Le film est tout particulièrement handicapé par des aller-retours extrêmement plats autour de la figure d’un jeune Melville (Ben Wishaw, choix particulièrement cliché), prenant connaissance de l’histoire par un survivant, trame scénaristique rigide qui, traduite par Howard, brise régulièrement et mécaniquement tout mouvement d’ensemble.

La fascination pour la technique est également problématique au sein d’ une forme hollywoodienne se voulant classique. On est loin de la réussite de L’Odyssée de Pi, prenant le défi de la 3D et du numérique frontalement. On songe au film d’Ang Lee devant le Howard pour comparer ses choix en matière de forme, mais aussi pour son rapport à l’imaginaire, entre la réalité et la cruauté. Mais pour sa 3D, Au cœur de l’Océan opte surtout en guise de « valeur ajoutée » pour une série répétitive d’inserts provoquant de brusques retournements d’échelle, évoquant plutôt maladroitement les jeux de focales des années 60 et 70. Et pour en venir à son envahissant décorum de piscine et écrans verts, il  s’avère très vulgairement traité par le directeur de la photo, saturant finalement une orientation bleu-vert-jaune bien abusée dans les années 2000. Reste que ce grand bazar possède un vague charme, le rapprochant finalement involontairement d’un esprit de série B en lieu et place de la grande fresque d’aventure à oscars.

Ilo Ilo2

Pas de fait-divers ni de figures mythologiques dans Ilo Ilo (2013), Caméra d’or signée par le singapourien Anthony Chen. Plutôt un exemple assez honorable de ce que l’on pourrait maladroitement considérer comme du néo « néo-réalisme », au temps du numérique. Dans ce registre, le film m’a moins intéressé dans mes découvertes cette année que le sud-coréen Délinquant Juvénile de Kang Yi-kwan, dont je n’ai pas pris le temps d’aborder ici : sans doute parce qu’il est d’une forme épousant son sujet dont il m’est assez difficile de parler. Si je dis quelques mots sur Ilo Ilo, c’est paradoxalement parce qu’il ne parvient pas à être aussi réussi…

Même si sa direction d’acteurs est soignée et qu’il permet une plongée intéressante dans cette exploitation de l’immigration par une petite classe moyenne de Singapour, le film de Chen sombre peut-être trop dans un certain nombre de simples clichés d’affilés pour convaincre pleinement : hantises du spectateur à suivre les petites erreurs commises par l’héroïne, l’emprise du jeu, du travail et de la misère économique, arnaques sectaires, jalousie et frustration rampantes… Bizarrement, on se désintéresse quelque peu du rapport entre l’enfant et sa nurse des Philippines, Anthony Chen étant finalement plus intéressant dans sa retenue in-extremis de toute dramaturgie et misérabilisme autour du couple singapourien en difficulté. C’est chez eux, dans ce face à face entre époux, qu’on trouve les plus beaux moments et une simplicité qui fait réellement mouche. Pour le reste il est souvent difficile de saisir un choix formel vraiment affirmé, et la photographie s’avère particulièrement monotone. Si l’on voit encore trop peu de choses en France en provenance de Singapour, ce film s’avère plutôt banal et se distingue finalement assez peu dans le grand  flux international de sujets sociaux.


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