« Ma Loute » – Bruno Dumont

ma loute

Passé à côté du phénomène Petit Quinquin et de son Camille Claudel, je retrouve avec Ma Loute le cinéma de Dumont que je n’avais plus approché depuis Hadewich (son film que je préfère) .  Je m‘étais dit que le cinéaste avait peut-être un peu évolué depuis, en attaquant des genres et une économie un peu différents, mais il n’en est rien : la dualité entre une forme totalisante qui cherche du regard le sacré, et une dimension infiniment plus tellurique et matérialiste, reste de mise. La violence qui en découle aussi.  Une dialectique associée à une maîtrise impressionnante de l’image devenus assez lassants il faut bien le dire, et dans laquelle j’ai du mal à trouver une force véritable, par le biais de l’esthétique ou dans les idées. « Farce monstrueuse et libre autour de la lutte des classes », mais encore ?

Concernant les stars empêchées dans toute tentative d’interprétation naturaliste ou académiques, face à leurs partenaires non professionnels, Dumont semble être allé à l’inverse du modèle à la Bresson en optant pour la bouffonnerie théâtrale poussée à l’extrême : le problème étant que Binoche et Bruni-Tedeschi sont justement très « pros » à jouer sur ce registre, transformées en actrices-machines rutilantes.  Luchini est nettement plus intéressant : engoncé et bridé dans l’expression sophistiquée qui lui est pourtant naturelle, il fascine presque dans son incarnation du refoulé, en permanence dans un effort qui parait être un chemin de croix. Le temps d’une scène dialoguée en bord de mer, attablé au vent, il semble même redevenir bizarrement l’ancien « Luchini » dans son expression aisée… sans que le réalisateur n’ait jugé bon de refaire la prise, comme si cette parenthèse apportait une artificialité supplémentaire à son film (ou à son discours).

Le mélange des tons pourrait être un bonheur, mais Dumont se satisfait sans doute un peu trop de clichés « ligne clair » qui semblent presque sortis de chez un Podalydès digérant Hergé, associés à ce qui devient ceux de son propre cinéma. Rarement le film n’aura réussi à m’étonner… Pendant la projection, je me suis surtout surpris à attendre trop mécaniquement les poussées plus brutales, dès qu’il s’installe un espace de paix ou « de grâce » : à ce titre, on est à chaque fois récompensés, si ce n’était le faux « happy-end ». Pas vraiment du cynisme. mais entre quelques références (voir le policier qui s’envole façon ouverture d’Andrei Roublev !), l’intervention de l’horrifique notamment est bien trop théorique pour intéresser vraiment. Sur la comédie, c’est plus ambigüe : on a le sentiment que le cinéaste y prend un franc plaisir, qu’il se laisse notamment emporter dans des dialogues dont il semble lui-même se surprendre de la virtuosité, ne sachant trop comment le gérer. Il y a aussi une capacité à diriger d’excellents tableaux « de tablées » : la scène de « l’apéritif » est réellement hilarante et maîtrisée dans son grotesque, c’est l’un de ces rares moment où quelque chose s’installe (et prend le temps de le faire), détaché des autres contraintes accablantes du film.

Car au final, Dumont me paraît ici encore une fois retravailler un peu trop la cinéphilie et les représentations, dans un formalisme qui demeure toujours assez écrasant. Même si le décor change, l’imagerie impliquée est passée rigoureusement à la moulinette, comme Antonioni et le cinéma US seventies dans son Twenty-Nine Palms. Un excès de consciencieux dans le projet qui gâche souvent le caractère brut de l’existence que ses films semblent par ailleurs traquer dans leurs contre-courants et partis-pris. L’essentiel de la vitalité du film, ce qui le sort de l’objet pur, s’avère pour le coup essentiellement incarné(e) par un petit mystère, genré et sexuel, même si là encore bien calculé par le cinéaste : l’interprétation de l’étrange « Raph », le personnage de Billie étant le (la) véritable héro(ïne), un nouvel ange rugueux au milieu du désordre.

 A la limite, le cinéma de Dumont est très fort à exposer frontalement une sorte de puissance négative sous-jacente, un vivant aussi exacerbé qu’enlisé et sans réelle perspective à se « détacher », comme ce paysage de marais et de côtes où chaque personnage semble condamné à se fondre (disparaître) in-fine: quand bien même le cinéaste ce sera essayé à quelques envols burlesques et coups durs bien placés. La communication est chaotique, les logiques du naturel et du conformisme social sont poussés à l’extrême, et le salut par l’absurde est entre les mains du « créateur ».  Humains, statuts pieuses et galets ne font qu’une même plage, et la seule liberté se trouve à la discrétion du réalisateur. Il y a probablement possibilité d’y trouver un effet de régression extrême dans l’exaltation (ou inversement), joie et nihilisme s’y annulent, mais c’est une approche que je trouve finalement assez faible.

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