« Je ne regrette rien de ma jeunesse » – Akira Kurosawa

no regrets 3

La rétrospective Carlotta autour d’Akira Kurosawa est l’occasion de découvrir dans les cinémas ce premier film d’après-guerre rarement projeté en France jusqu’ici (Wild Side l’a édité en parallèle en vidéo). Un concentré d’ « Histoire immédiate » au moment de sa sortie, le film évoquant avec prudence le parcours de l’espion Hotsumi Ozaki, pendu en 1942 pour trahison. Il peut être bon de se renseigner un peu sur cette figure pour aborder le film, dont le contenu politique est intensément oblitéré (censure, autocensure, choix conceptuel en soit… tout se mêle sans doute). Le personnage de Noge, s’inspirant d’Ozaki, est expurgé de l’essentiel de ses ramifications avec le Parti Communiste ou avec l’Union Soviétique. En prenant le regard d’une femme en point de vue, elle-même assez différente de la réelle épouse d’Ozaki, Kurosawa peut entretenir le mystère sur un activiste de l’ombre dont les activités restent hors champs. Le cinéma peut d’autant plus y jouer sa partition que le cinéaste profite de cette obligation de secret pour entretenir les fantasmes de la jeune bourgeoise Yukie, en quête d’émancipation. De la même manière, le film atténue considérablement la teneur politique de la mini révolte de l’université de Kyoto de 1933 qui ouvre le film, difficile à saisir dans son fond idéologique et souvent ramenée à un vague pacifisme.

Cela n’empêche pas pour autant Je ne regrette rien… de posséder quelques répliques assez fortes et tranchées concernant l’engagement de la part du personnage de Noge, et de disséminer d’autres sorties assez surprenantes, notamment quand l’héroïne Yukie s’oppose en première partie frontalement aux « gens de gauche » et à la raison, ou s’extasie du bruit « claquant » des mitraillettes (!). Il y a une franchise brutale du personnage, provoquant probablement pour la période. C’est vraiment un ouvrage étrange de la part de Kurosawa, qui s’est lui-même lancé pleinement dans le cinéma en plein milieu de la guerre. Passé la défaite, l’ensemble pourrait un peu facilement passer comme une énorme machine de « retour à la normale », réhabilitant et légitimant au passage l’opposition au régime précédent , via une héroïne rédemptrice. Mais ce n’est pas aussi simple…

Si le cinéaste n’a pas vraiment encore trouvé son écriture propre, il démontre à tout le moins une maîtrise du montage à la limite de l’outrancier par moment, se mêlant à de belles intuitions narratives, rythmant un récit tout en ellipses. C’est peut-être l’humour paradoxal du film qui, tout en oblitérant ce que Noge a de proche de la doctrine communiste, finit par adopter une imagerie à la limite du récit de propagande soviétique dans l’étonnante dernière partie, lorsque Yukie se lance dans un travail des champs quasi extatique auprès de ses beaux-parents pour conjurer le sort politique. Pour autant,même si ses mains passent de la frénésie du piano à celle de la fourche, Kurosawa ne fait pas agir son héroïne autrement que pour elle-même, dans une recherche passionnée de sa voie propre qui dépasse tout le contexte politique in-fine. Une recherche « irraisonnable » et obstinée qui dépasse à mon sens pas son intensité la simple morale de la « responsabilité allant de pair avec la liberté », évoquée par le père en adieu à sa fille.

Cette réhabilitation de rizières dans laquelle elle se lance se fait même dans une dimension quasi « seule contre tous » ne laissant aucune idée d’appartenance de classe s’installer, surtout au regard de la représentation qu’offre Kurosawa des beaux parents longtemps honteux et apeurés, ou de la masse de paysans grossièrement et unanimement hostile via le montage envers ces « traitres ». Reste qu’au travers de la figure interprétée par Setsuko Hara et de son parcours presque « borderline », l’œuvre s’en prend probablement à un certain conformisme généralisé. Je ne regrette rien de ma jeunesse parait observer avant tout, même dans des registres parfois excessivement mélodramatiques, le parcours d’une figure libre avec ses contradictions et son entièreté, comme plus beau mouvement au milieu de guerres nationalistes.

En terme de mise en scène, le moment le plus intense du film demeure sans doute cette légère et presque gênante contre-plongée, en gros plan, sans contrechamps : elle retranscrit le mouvement invisible du futur procureur Itokawa (rival de Noge vis à vis de Yukie dans leurs années de fac), se mettant à genoux à la demande insistante de cette dernière. Sur le visage de Setsuko Hara se lit alors une perte total de considération pour la personne lui faisant face, sans que cela ne s’apparente clairement à de la pitié ou du mépris : n’est-ce pas même un vide intérieur touchant soudainement l’héroïne elle-même, en premier lieu? On peut aussi y voir une sorte de culpabilité à se conformer ou renoncer, le creux d’une génuflexion nationale… Mais Kurosawa ne tranche pas dans ce sentiment mêlé d’après-guerre, avec héros et coupables, perdant honteux ou valeureux, il se nourrit plutôt de celui-ci pour mettre en valeur une forme d’individualisme sans but qui caractérisera aussi une partie des figures de son cinéma à venir. Le mot d’ordre ironique est donc quoiqu’il en soit Je ne regrette rien…

 aka わが青春に悔なし, Waga seishun ni kuinash – No regrets for our youth

 

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