Autour d’ « Esquisses » de Jean-François Billeter

Rien ne sert de parler, dirait La Fontaine, il faut faire halte et laisser venir. En plus court : rien ne sert de parler, il faut dire. (1)

esquisses

Les livres de Jean-François Billeter sont souvent courts : ils travaillent, prolongent d’ouvrages en ouvrages les mêmes notions, déployant un petit peu plus à chaque fois une pensée que l’on aura, comme lecteur, étonnamment observé dans sa formation durant ces dernières années. Son œuvre, par sa forme, s’avère donc l’exemple parfait du « processus d’intégration » qu’il a lui-même défini. Ces 50 Esquisses sont là pour en témoigner, semblant parfaire Un paradigme qui aurait déjà pu être un « testament » modèle (2) .

Ce dernier essai me paraît introduire une idée plus précise et politique : si ce que l’on peut appeler aujourd’hui la consommation infinie des ressources impacte bien physiquement « notre planète », la mettant en danger,dans un premier temps, il tient sans doute lieu de prendre à bras le corps le problème dans une perspective civilisationnelle. Le terme de civilisation renvoyant ici forcément à Edgar Morin.

Selon Billeter, on ne peut raisonnablement « observer », « penser », « faire » ou « créer » qu’en faisant « l’expérience de l’arrêt ». Esquisses nous invite donc à penser autrement que par le biais de ce que l’on a trop dangereusement fait de la raison ces deux derniers siècles dans les démocraties. Si ce n’est pas une découverte dans le constat final, le problème est ici très précisément décrit : l’erreur fondamentale proviendrait notamment de l’assimilation des nombres (dépouillés de leur symbolique), et du quantifiable, au fonctionnement du langage, avec lequel on se laisse déjà très souvent berner. Une profonde méprise, consciente ou pas, de la part des pouvoirs. Il s’en suit un système aveugle, une « réalité » de l’économie  mettant au pas les États et l’application de « la loi de l’infini » comme principe :

 La Loi de l’infini la voici : une activité qui se résume à faire fonctionner un système n’a pas de fin, dans les deux sens du terme : elle n’a ni terme, ni but. Elle condamne à l’infini celui qui s’y livre.

Cet infini a deux formes : la répétition et la prolifération. Une machine qui tourne indéfiniment produit de la répétition. Le système des nombres crée la prolifération […]

La loi de l’infini détruit de diverses façons. En leur imposant une vie minutée, elle prive les individus du loisir de s’arrêter, de sentir, de penser et de s’exprimer selon leur propre nécessité. (3)

Vivre et penser (et donc développer une pensée, un ouvrage, jusqu’au bout), c’est pourtant bien la nécessité de prendre en compte la notion d’ « arrêt ». En terme artistique, on me répliquera peut-être par exemple que la création peut parfois aller d’un seul tenant, en a besoin, et pourtant dans l’observation même d’un plan-séquence ou d’une pièce en un seul acte, ces formes ont leur propre temps de respiration, interruption, et… répétition. De même, elles se terminent d’une manière ou d’une autre, même inachevées.

 Jean-François Billeter, s’il est un sinologue ayant évolué vers des écrits philosophiques dans un sens plus large, évoque pourtant encore les « sésames » du « ne plus bouger, ne plus parler », qui renvoie forcément à des formes de méditation. Mais sa signature est de les traduire, de ne pas en faire des simples postures ésotériques dans la difficulté de penser, ou un pur emprunt au taoïsme : dans son apport comme spécialiste de Tchouang-Tseu, il a d’ailleurs dissocié le classique chinois de cette école.  Dans les Leçons sur Tchouag-Tseu, Michaux était même  convié en parfait dialogue sur ces notions. Ce dont parle Billeter prend donc plutôt la forme d’ une respiration nécessaire dans la raison, concept classique qu’il ne renie pas, mais il est précisé par l’auteur. Ce concept n’exclut pas « le corps » (pour lequel Billeter a aussi sa définition propre). La base restant une expérience d’ « observation » de la pensée, du geste en train de se faire, et le plus important: le langage avec lequel on peut jouer.

L’un des thèmes du livre est ainsi la reconquête nécessaire de ce dernier par tout un chacun. Jusqu’au paradoxal. L’attention que l’on peut porter à  une conversation dans une langue non connue, la concevoir comme « gazouillis », invite ainsi à une forme de tolérance quand on peut y discerner ce qu’elle empreinte de commun à celles que l’on pratique, dans les limites de ce qui ne restera de toute manière qu’au seul mo(n)de de communication des observés/écoutés.

Par « l’intégration » et les « régimes d’activité », concepts que Jean-François Billeter a déjà développé auparavant grâce à ses études sur Tchouang-tseu (et en passant également par Spinoza), nous pouvons nous rendre compte par l’expérience d’une profonde universalité humaine, bien existante, loin de la chimère dénoncée par les nationalistes et idéologues de tout poil. Ce qui s’ « esquisse » au final dès lors brièvement, c’est le mouvement qui pourrait retourner ce dérèglement rampant, et bien avancé, d’une démocratie malade : cela passe notamment dans l’ouvrage par une belle défense de l’idée politique du revenu de base inconditionnel, en se frottant aux peurs qu’elle inspire (même si l’on ne peut pas nier  que ce type de peurs puissent rester figées à tout jamais…).

La pensée de l’auteur est ici particulièrement ramassée et précise. Elle devient tellement simple dans l’exposition, comme lors de la démolition terrible de l’expression « merci de » dans l’Esquisse n°49, que j’en viens à me le demander : est-on encore capable de retourner cette « loi de l’infini » ? Ou est-on une nouvelle fois condamné à la description? Billeter est citoyen suisse : s’il a écrit ce livre fin 2015, c’est sans nul doute au regard du référendum sur le revenu de base qui était à venir dans ce pays. Pour lui, abolir le salariat est donc le premier geste nécessaire, mais il ne peut passer que par un choix adopté par tous en conscience…  Note pessimiste: cette Suisse qu’il voit comme modèle politique pour l’Europe (je ne me prononcerai pas sur ce point pour l’heure) l’a depuis assez massivement rejeté.

 Sommes-nous condamnés à en passer par une civilisation de façade, simulacre de « lumières », pouvant mener au pire? L’auteur semble lui-même en permanence inquiet par cette interrogation: il se demande bien évidemment s’il n’est pas trop tard. Mais il est urgent de penser philosophiquement (la question), comme individu en premier lieu, pour nourrir le politique, et l’ouvrage s’impose comme un formidable outil à ce niveau. Il redonne peut-être aussi, par son chemin singulier, une idée forte et renouvelée de l’idée de « but », par la médiation du processus individuel : avec ses temps d’ « arrêt » et son rythme donc, s’écartant nécessairement de la rationalité fonctionnalisante, le pire des maux.

 La place de la société serait ainsi de permettre la possibilité de ce processus, dans la forme qu’il doit prendre pour chacun, même le plus minimaliste et improductif au bien commun. Au-delà, on pourrait risquer, en matière de pensée, d’ en rester à la seule contemplation de l’absurdité : à ses variations, son esthétique, au pire en jubiler cyniquement. Esquisses, en 124 pages, tente de « dire » que ce n’est sans doute pas un idéalisme pourtant de considérer qu’il y a d’autres moyens « de procéder ».

 http://www.editions-allia.com/fr/livre/731/esquisses

(1)P.66

(2) (ma chronique de l’époque sur Culturopoing)

(3) P.82-83

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