Mi-Juin à mi-juillet 2016 : sorties salles

La-Tortue-Rougeeffet aquatique

Le temps me manque actuellement pour écrire ici sur les films et ça ne va pas s’arranger. Ce jeune blog est donc vraiment contraint de se tordre à cette alternance entre quelques articles intégralement  consacrés à des œuvres (quand la disponibilité s’y prêtera), et à cette forme de journal. C’est dommage aussi car plusieurs films mériteraient qu’on y consacre plus de temps, mais rien n’empêchera d’y revenir. Quelques mots donc pour une poignée de récentes sorties salles (pour d’autres découvertes, cela attendra un prochain post )…

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Je me suis laissé séduire cette fois-ci par les motifs de Whit Stillman avec son Love & Friendship, adaptation du Lady Susan de Jane Austen. Le seul film vu de la part de ce réalisateur jusqu’ici était Damsels in distress qui m’avait paru un peu trop poseur et maniéré, en dépit de l’intention assez claire d’un ton se voulant à la fois triste et désuet…. C’est assez amusant, parce qu’en soit le réalisateur ne bouleverse en rien son traitement, mais la rencontre avec Austen semble donner une correspondance idéale à cette écriture alternant vignettes et  micro-complots. S’il ne trouvait pas selon moi de l’ancien dans du nouveau, il excelle ici à développer paradoxalement une bonne partie de son cadre de dramatique BBC poury  faire résonner quelque chose de très contemporain, loin d’être dépassé même dans les mœurs.

On pourra aussi se dire que Stillman a eu la bonne idée de ne pas se gargariser outre mesure des effets ironiques que lui permet à foison le récit… et si les bavardages seuls trouvent en soit une dimension presque musicale, il faut également souligner à quel point le réalisateur et le monteur ont été particulièrement inspirés dans les choix et l’utilisation de la bande-originale, structurant parfois une séquence entière.  Kate Beckinsale insuffle beaucoup de présence à l’archétype de la veuve « dangereuse », trouvant là sans aucun doute le rôle de sa vie : comme parfaitement dirigée dans son registre habituellement un peu limité. Avec Chloë Sevigny, elles incarnent un duos de femmes qui  jouant leurs survies et leur amitié (ou plus?) dans un environnement faussement tranquille, qui ne supporte aucun électron libre ou pion d’échiquier laissé comme potentielle menace :  même sous l’apparence d’une galerie de personnages bienveillants, attendrissants ou imbéciles heureux.

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Capital sympathie certain mais pas mal de frustration pour L’Effet Aquatique, le dernier film de Sólveig Anspach. La première demi-heure est sans doute l’une des plus drôles que j’ai pu voir dans un film français depuis longtemps, et on peut trouver dommage que l’intégralité du film n’ait pas travaillé ce cadre de la piscine de Montreuil, où la réalisatrice installe mine de rien de vrais figures de comédie, un ton absurde qui ne se constitue pas d’emprunts divers. Pour succéder à ce brillant court métrage d’introduction,  on retrouve un interlude étrange où la réalisatrice se met en scène comme pour un au revoir, puis ce qui sera donc sa dernière virée en compagnie de ses fascinations islandaises.

Le film devient nettement plus inégal à partir de là dans les juxtapositions humoristiques (le postulat du congrès est assez balourd), peinant à alterner le sociologique et le conte tendre un tantinet magique, induit par le décor et qui semblait tant désiré… la dernière scène notamment est très jolie mais maladroitement amenée, très expédiée. On n’ose pas se poser la question d’un éventuel inachèvement. Le film m’a quand même semblé moins banal dans son registre de « comédie du milieu » que Queen of Montreuil  (il ne joue pas beaucoup de son caractère de suite cependant, c’est aussi dommage)..

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Premier film d’animation européen à être co-produit par les japonais de Ghibli, avec plutôt une supervision  de la branche Takahata, La Tortue Rouge de Michael Dudok De Witt reçoit un accueil critique dithyrambique,  peut-être un peu exagéré, mais qui ne doit pas amener à nier non plus son réel intérêt. Il s’agit de jouer avec le conte et la contemplation dans une perspective résolument « à plat », en parfait accompagnement d’un graphisme épuré qui laisse beaucoup de place à l’imaginaire pour créer du liant : le spectateur devant réellement faire un effort et donner du sien pour déterminer ce qui tient du gage poétique et du sens au récit proposé.

La relativité des existences dans un espace très réduit, ou l’histoire d’amour possessive (le film n’est-il pas avant tout un vaste piège d’amour tendu par la seule Tortue?), valent tout autant que les allégorie sur la nature implacable, le rapport entre l’humain et l’animal, ou la notion culpabilité. Il faut cependant reconnaître que l’ensemble est parfois un peu embarrassé par certains « rebondissements », sa seconde partie plus accélérée et la figure du fils : un zest de durée en plus aurait probablement été nécessaire. Mais même là, le film va parfois puiser une étrangeté difficilement qualifiable, comme lors de ce raz de marée figé qui rappelle celui de la version longue d’Abyss… On se baigne aussi bien dans la mer que dans le céleste dans ce film, lequel ne se détourne pas non plus des impasses et des finalités. L’épuisement progressif de l’homme échoué mais aimé se frotte à une tranquillité imperturbable et cruelle, sans que jamais le ton ne sombre dans l’hyperbolique. Belle représentation du thème de l’île déserte, donc, qui semble presque se moquer des différentes illustrations ou narrations passées. Le film barbote sans soucis de ce qui existe ailleurs, c’est l’un des grands plaisirs qu’il procure (l’exception tient presque de ces petits crabes en running-gag, qui là ne semblent parfois exister que comme un pur cliché made-in  Ghibli).

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Belladonna d’Eiichi Yamamoto (1973) a déjà fait un petit tour dans les salles françaises manifestement, mais sa ressortie fait figure de nouvelle vie numérique, une fois de plus. Je suis partagé entre la fascination violente et l’envoutement qui demeure dans certaines séquences, le caractère daté de certaines (tout le trip anachronique essentiellement), et l’overdose parfois de références iconographiques. Cette alternance entre un récit figé très classique, et des séquences d’animation très « pures » et « libres » n’est pas sans créer une sorte de faux rythme qui devient assez lassant, installant ce qui devient de purs effets artistiques par à-coups, comme une succession de performances par moments très hétérogènes.

On songe parfois  à la construction des films de la série des Sasori transposée chez Jules Michelet, avec cette transfiguration du personnage féminin dans une démarche de répétitions doloristes en tableaux, où diverses occasion de « libération » et de retour à la case départ « prison » se succèdent : l’héroïne est confrontée à la fois aux trahisons ou lâchetés masculines diverses, mais aussi à la prise de conscience de son autonomie, à sa puissance propre (même si ici une dimension cristalline demeure en dépit étrangement jusqu’à la fin, comme survivance). Belladonna a toutefois des visées plus totalisantes dans chacun de ses essais, ne serait-ce que dans l’ésotérisme et la crudité orgasmiques qu’il vise in-fine, dans cet extrême du sensitif recherché en permanence en bout de course. Et pourtant, difficile de ne pas trouver qu’au-delà du grand-huit pictural et érotique l’achèvement du récit s’avère assez expéditif, avec une dernière touche féministe façon Roi Maudits qui  s’avère assez folklorique et dérisoire dans l’exécution.

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Paul Verhoeven peine toujours à véritablement m’intéresser, et ce n’est pas le gris-brun de Elle qui va changer les choses. J’imagine qu’il faut un goût prononcé du roman (qui n’est pas toujours le mien) pour s’enthousiasmer devant ce film souvent démonstratif et à la mise en scène particulièrement ennuyeuse, en dépit de longs méandres dans le récit. Une toile d’araignée parfois très maladroite d’ailleurs, notamment dans tout ce qui touche à l’enfance traumatique de l’héroïne (j’ai souvent songé au récent Maps to the stars, dans l’emploi des personnages abîmés ; devant Elle, tout du long j’avais comme l’envie de voir Cronenberg prendre les commandes du film) . Depuis Hollywood, on a le sentiment que le cinéaste joue essentiellement sur le registre du « retournement », où l’emploi d’une narration et d’une représentation stéréotypée est suivi narquoisement à la lettre dans un plaisir transgressif plutôt intellectuel et au final assez limité je trouve… Il s’y joue également le plaisir du geste politique, peut-être plus que le geste politique en soit (ici c’est le retournement pur et simple du film à problématique familial français bourgeois à la Danielle Thompson, plus qu’un avatar chabrolien).

Passé l’introduction à la limite , qui définit quand même un peu rigidement les ambiguïtés à venir, on se retrouve souvent devant un film qui laisse particulièrement démuni en matière de cinéma, même s’il semble honnêtement chercher une réelle jubilation à tordre de l’intérieur un cadre « familier »  (mais ça passe aussi énormément par les dialogues , et là je ne suis pas sur que Verhoeven soit conscient du « piège français » qui demeure dans leur clinquant).  La plongée  dans le monde du jeu vidéo est particulièrement loupée et trop prétexte, elle rate un peu tout dans son approche de ces images, même s’il s’agit d’y chercher une nouvelle fois la « crudité cachée »… on s’amusait plus avec l’obscène des effets spéciaux numériques dans la première heure d’un Hollow Man. Pour Huppert, c’est autre chose: elle semble dans ce film organiser un règne total, qui demeure fascinant, même s’il s’agit d’une virtuosité sans étonnement.

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3 réflexions sur “Mi-Juin à mi-juillet 2016 : sorties salles

  1. Yo Chow ! Il faut pas trop s’en faire, pour les notes : j’ai l’impression que c’est généralement plus intéressant en fait, moins de circonvolutions, pas la pression de devoir « produire un texte », c’est plus concret et incisif. Bon, je projette peut-être un peu aussi, mais que ça ne te stoppe pas en tout cas pour écrire !

    Pour « Elle », autant je vois ce que tu aimes dans « Maps of the stars » concernant l’arrière-fond traumatique de l’enfance des personnages, autant je suis pas vraiment sûr que c’est cette étrangeté qui soit recherchée par Verhoeven : je vois plutôt le trauma comme une sorte de big bang narratif, qui lance l’histoire de ce personnage et de son comportement (ce recul cru, ce pragmatisme définitif quant à ses propres élans, son absence de complaisance vis-à-vis des autres humains).

    Après, bien d’accord sur la photo brunâtre numérique mochissime (ou même sur le cadre : je sais pas si c’est leurs deux caméras, mais l’opérateur semble jamais à l’endroit idéal). Mais bizarrement je m’en fiche un peu, tant la mise en cène de Vehroven tient à une sorte de pragmatisme (on ne s’attarde pas dans les situations, on va droit au but) qui n’a pas besoin d’écrin.

    Moins convaincu que toi par « La Tortue rouge », dont la mayo prend difficilement chez moi (impression d’un film le cul entre 36 chaises : survival, symbolique, contemplatif… sans être radical dans aucune de ces voies). Mais je dois avouer que le film, peu aimé sur le moment, m’est beaucoup resté en tête.

    Et très impatient pour le Stillman !

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  2. Hello Tom!
    Oui j’entends l’argument du pragmatisme chez Verhoeven, mais ça ne me convainc pas vraiment. Et j’ai du mal à voir ce cinéaste comme un auteur de série B à l’approche simple et directe.
    Je n’ai pas tellement l’impression qu’il s’agit d’aller droit au but, la démarche me semble bien de pervertir ou de faire véhiculer ses idées par un écrin pour le coup décalqué et assez vulgaire : on sent qu’il s’y donne donne de la peine par moment (comme « Showgirls » était déjà très laborieux)… J’ai le sentiment que c’est vraiment pensé, et parfois lourdement. Big bang narratif pourquoi pas, mais à coups de blagues sur « Faites entrer l’accusé »? Je ne sais pas… C’est peut-être dans le livre et repris assez naïvement ça d’ailleurs, il faudrait que je vérifie. On ne parle presque pas du côté adaptation sur ce film, mais en fait ça ne m’étonnerait pas que ce soit assez fidèle… On sent tellement tout du long le poids du « gros scénario ».
    « La Tortue Rouge » s’est très difficile d’en parler je trouve, je comprends qu’il puisse laisser dubitatif, mais effectivement, c’est un film qui accompagne beaucoup après sa vision. Il y a incontestablement quelque chose qui coince en deuxième partie, mais je ne vois pas ces « 36 chaises » comme une difficulté en ce qui me concerne, par ce que son cadre esthétique s’y prête : il accueille beaucoup de perspectives qu’il laisse murir dans l’imaginaire du spectateur pour une grande part. C’est parfois une sorte de patron, une grande séance d’hypnose ou un écrin (encore ce terme, merci :)) à la méditation dans le sens ou le spectateur se confronte aussi a une sorte de vide accueillant, a le loisir de se projeter, au milieu de motifs limités; et en même temps le film raconte à sa façon quelque chose de défini, par lui-même, qui lui appartient. Je trouve ça assez unique et stimulant même si imparfait sans doute.

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  3. J’ai feuilleté le livre l’autre jour, ça avait l’air fidèle dans la manière (dans le sens : un livre « d’action »).

    Le pragmatisme je le pense pas comme une innocence du récit façon série B, plus comme une approche revendiquée, une façon choisie d’attaquer le récit (avec cette crudité et cette absence de chichis qui me rappelle un peu Bunuel, que j’aime pourtant peu). L’humour, par contre, me paraît assez bon enfant (« populaire » : la salle réagit bien d’ailleurs). Je ne sais pas si ça joue tant sur la vulgarité que cela : j’y vois comme quelque chose de simplement totalement anti-romantique, de matériel et de concret (aucune emphase ou pitié pour les persos, par exemple), ce qui convient bien au personnage (bon, à l’exception du visage d’Huppert qui trimballe avec lui depuis 10 ans cette espèce de photo douce pour cacher les rides).

    Pour « La Tortue Rouge » ce qui me gêne c’est surtout ce côté un peu sage, avec pas mal de conventions (une fois passé le choix radical de l’absence de paroles). Les scènes de bonheur en famille, par exemple, sont totalement anonymes… Du mal à méditer, du coup, devant quelque chose qui me semble un peu normé de tout les côtés. Bon, je suis pas clair, j’essaierai de mieux m’expliquer en écrivant dessus.

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